
Les tensions internes chez Meta refont surface, cette fois à travers une lettre-choc rédigée par Tijmen Blankevoort, chercheur en intelligence artificielle, qui vient de quitter le groupe. Dans un essai de plus de 2000 mots partagé en interne, l’ancien membre de l’équipe Llama dresse un portrait alarmant de la culture d’entreprise au sein de la division IA générative de Meta, évoquant un climat dominé par la peur, la désorganisation et une perte de sens généralisée.
Selon Blankevoort, la majorité des employés de Meta-GenAI, une équipe de près de 2 000 personnes chargée du développement des modèles Llama, ne croient ni à la mission de l’entreprise en matière d’IA, ni à son avenir. « Je n’ai encore rencontré personne dans cette équipe qui ait envie d’y rester longtemps », écrit-il. Pire, il décrit un environnement où règnent la méfiance, les luttes de pouvoir, la compétition interne et le sabotage de projets.
Bien que cette lettre ne reflète que l’opinion d’un seul individu, elle trouve un écho chez d’autres employés actuels ou anciens qui, depuis plusieurs mois, évoquent eux aussi une perte de cap stratégique, de nombreux départs, et un épuisement professionnel croissant. La publication du texte sur la plateforme interne Workplace a suscité un vif intérêt en interne, selon deux sources familières avec le dossier.
Meta n’a pas ignoré cette interpellation. Le chercheur affirme avoir reçu un accueil positif de la part de la direction de l’IA, qui l’a contacté rapidement après la diffusion de son texte. D’après lui, des discussions sur une transformation culturelle étaient déjà amorcées en amont. Un porte-parole de Meta s’est voulu rassurant : « Ce n’est pas une surprise. Nous sommes enthousiasmés par les récents changements, nos nouvelles recrues en recherche et notre travail continu pour créer un environnement idéal pour la recherche révolutionnaire. »
Mais en coulisses, l’ambiance reste tendue. Le malaise survient alors que Meta investit massivement dans l’IA pour combler son retard face à des rivaux comme OpenAI, Google et Anthropic. Mark Zuckerberg a lancé une opération séduction sans précédent, débauchant des pointures comme Alexandr Wang (Scale AI), Nat Friedman (ex-GitHub) et Daniel Gross (Safe Superintelligence), tout en offrant des salaires et primes s’élevant à plusieurs centaines de millions de dollars à des chercheurs venus de la concurrence. Cette chasse aux talents a même déclenché des inquiétudes chez OpenAI sur sa capacité à retenir ses employés.
Mais ces nouvelles recrues ne suffisent pas, selon Blankevoort, à compenser les carences systémiques de Meta. Il cite notamment une culture de la peur, alimentée par des systèmes d’évaluation anxiogènes et des vagues de licenciements liés à la performance. « Au lieu d’être motivés par la mission, beaucoup ne pensent qu’à éviter de se faire renvoyer », déplore-t-il, comparant cette mentalité à un « cancer métastatique » gangrenant l’organisation.
Le manque de vision stratégique est un autre grief majeur. À la différence d’OpenAI qui se concentre sur ChatGPT ou d’Anthropic qui cible les outils de programmation, Meta semble s’éparpiller entre ses modèles Llama, son assistant Meta AI, et diverses fonctionnalités intégrées à ses applications sociales ou appareils connectés. Ce flou s’est illustré dans les tensions entre l’équipe IA et celle des lunettes Ray-Ban intelligentes, censées intégrer des modèles légers de Llama. Faute de collaboration, cette intégration s’est faite sans synergie, chaque groupe agissant dans son propre silo.
Enfin, Blankevoort critique la gestion de la communication scientifique, rappelant la controverse autour du lancement de Llama 3. Meta a été accusée d’avoir soumis au classement un modèle plus performant que celui mis à la disposition du public, semant le doute sur la transparence de ses résultats.
Derrière ce témoignage se cache un enjeu stratégique majeur : Meta peut-elle réellement redevenir un acteur crédible de l’IA alors que sa culture interne semble freiner l’innovation ? Si l’entreprise veut rattraper son retard, elle devra faire plus que recruter les meilleurs, elle devra réformer son fonctionnement en profondeur.
Source : The Information
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