Comment WhatsApp a conquis la conversation mondiale

Au départ, ce n’était qu’une application maladroite de statuts, lancée en 2009 par Jan Koum, un programmeur discret installé en Californie. L’idée était simple et, à vrai dire, peu convaincante. Indiquer si l’on était occupé, disponible ou absent. L’application végétait, jusqu’au jour où Apple activa les notifications poussées sur l’iPhone. En un geste technique, tout changea. Les statuts devinrent des signaux en temps réel. Puis vinrent les messages. WhatsApp venait de naître.

L’intuition de Koum et de son associé Brian Acton était claire. Le texto tel qu’on le connaissait était cher, limité et peu fiable. WhatsApp serait gratuit, fluide et universel. Pas de publicité. Pas de fioritures. Un carnet d’adresses, des messages qui passent, partout. L’application fut pensée dès le départ pour fonctionner aussi bien sur les téléphones intelligents haut de gamme que sur les appareils modestes, très répandus en Afrique, en Amérique latine ou en Asie du Sud.

Cette approche globale a fait la différence. En quelques années, WhatsApp s’est imposée comme une infrastructure invisible de la vie quotidienne. Familles éclatées sur plusieurs continents, groupes de travail, services publics, hôpitaux, forces de l’ordre, commerces de quartier, tout transite par cette messagerie. Au Royaume-Uni, elle est devenue un outil central de coordination politique. En Inde, au Brésil ou au Nigeria, elle est parfois la seule porte d’entrée vers l’internet.

Le succès de WhatsApp ne repose pas seulement sur sa fiabilité technique. Il tient aussi à sa fonction sociale profonde. Les anthropologues parlent de « communion phatique », ces échanges qui ne servent pas à transmettre de l’information, mais à signaler une présence. Un « vu », un emoji, un message bref suffisent à maintenir le lien. WhatsApp est une architecture de cette présence continue. Elle rassure, elle rapproche, mais elle expose aussi.

Car cette intimité numérique a un revers. Dans certains contextes, notamment politiques, WhatsApp est devenue un formidable vecteur de désinformation. En Inde, des rumeurs diffusées dans des groupes ont contribué à des épisodes de violence collective. Lors de campagnes électorales, des réseaux de milliers de groupes sont utilisés pour influencer l’opinion à une échelle inédite, souvent hors de tout contrôle public.

En 2014, WhatsApp est rachetée par Facebook pour 19 milliards de dollars. L’application conserve un temps son indépendance, puis adopte le chiffrement de bout en bout. Une avancée majeure pour la vie privée. Mais la relation avec la maison mère, devenue Meta, se tend. Brian Acton quitte l’entreprise. Jan Koum se retire. La promesse d’un outil simple, sans publicité, commence à se fissurer.

Aujourd’hui, WhatsApp transporte environ cent milliards de messages par jour. Plus de trois milliards de personnes l’utilisent chaque mois. Dans de nombreux pays, on y paie des factures, on y commande des repas, on y réserve un billet de transport. Les entreprises y voient un canal de vente redoutablement efficace. Meta, longtemps prudente, a commencé à monétiser l’application par la publicité et les services aux entreprises.

L’intelligence artificielle s’invite désormais dans les conversations. Des assistants automatisés répondent, conseillent, vendent. La frontière entre échange humain et interaction commerciale devient plus floue. WhatsApp n’est plus seulement un outil de messagerie. C’est un espace où se mêlent relations personnelles, économie, information et pouvoir.

Dans de nombreux pays, imaginer la disparition de WhatsApp relève presque de la science-fiction. Elle est devenue l’équivalent moderne du réseau téléphonique, mais concentrée entre les mains d’une seule entreprise privée. Une technologie de la vie quotidienne, profondément intégrée, dont l’influence dépasse largement celle d’une simple application.

Reste une question ouverte. À mesure que WhatsApp continue de s’étendre, de se monétiser et d’intégrer l’intelligence artificielle, pourra-t-elle préserver ce qui a fait son succès initial, la simplicité, la fiabilité et une forme de neutralité, ou deviendra-t-elle un espace comme les autres, saturé d’intentions commerciales et politiques. L’histoire, elle, continue de s’écrire, message après message.

Source : The New Yorker

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