Wikipédia, 25 ans, quand la connaissance humaine résiste à l’ère de l’IA

Credit : ChatGPT

Il y a vingt-cinq ans, le 15 janvier 2001, naissait Wikipédia, portée par une idée alors jugée utopique, offrir à chaque être humain un accès libre à la somme des connaissances. Un quart de siècle plus tard, le pari est tenu. Wikipédia est devenu le plus grand projet collectif de l’histoire de l’humanité, à la fois encyclopédie mondiale, infrastructure du savoir et symbole d’une méthode fondée sur la collaboration humaine.

Derrière ses pages sobres et ses liens bleus, Wikipédia repose sur une mécanique sociale unique. Des dizaines de milliers de bénévoles corrigent, sourcent, débattent et arbitrent chaque jour, dans toutes les langues. En français seulement, l’encyclopédie compte environ 2,7 millions d’articles, animés par plus de 41 000 contributeurs actifs. Chaque mois, près de 15 milliards de consultations sont enregistrées à l’échelle mondiale, soit plus de 6 000 articles consultés chaque seconde, jour et nuit. Une activité comparable à celle d’une ville entière dédiée à l’écriture et à la vérification du savoir.

Cet anniversaire prend une résonance particulière dans un contexte où l’information est de plus en plus produite, reformulée et diffusée par des systèmes d’intelligence artificielle. Wikipédia revendique aujourd’hui plus qu’un simple rôle de base de données. Sa mission se veut explicitement humaine. Vérifier les sources, hiérarchiser l’information, contextualiser les faits et trancher les controverses relèvent de choix collectifs et éthiques qui ne peuvent être entièrement automatisés.

Le slogan choisi pour cet anniversaire résume cette posture, « Knowledge is Human », la connaissance est humaine. Le mouvement Wikimedia affirme vouloir faire de l’IA un outil au service des contributeurs et du public, non un substitut à l’intelligence collective. Les contenus libres produits par Wikipédia servent déjà à entraîner de nombreux modèles d’IA. La fondation entend encadrer ces usages afin de favoriser des systèmes plus transparents et respectueux des droits humains.

Les usages de Wikipédia offrent aussi un miroir des préoccupations contemporaines. En 2025, la page la plus consultée dans le monde a été celle consacrée à l’influenceur américain d’extrême droite Charlie Kirk, tué lors d’un attentat public, avec environ 45 millions de vues. La page recensant les morts notables de l’année arrive en deuxième position, suivie par celle d’Ed Gein, relancée par une série documentaire sur Netflix. Ces classements illustrent la manière dont Wikipédia devient un point de passage central lorsque l’actualité est brutale, anxiogène ou spectaculaire.

À l’échelle historique, la page la plus consultée de tous les temps reste celle consacrée à YouTube. Du côté des personnalités, Donald Trump domine les consultations, reflet de sa place durable dans l’actualité mondiale. Hors des États-Unis, la page la plus visitée est celle de la reine Elizabeth II. Les pages consacrées à l’Inde, à Cristiano Ronaldo, à la Bible ou encore au sexe figurent également parmi les plus lues, soulignant l’étendue des centres d’intérêt couverts par l’encyclopédie.

Certaines pages racontent aussi l’histoire interne de Wikipédia. La page la plus modifiée depuis 25 ans est intitulée « Vandalisme en cours », avec environ deux millions de mises à jour dans toutes les langues. Parmi les biographies les plus éditées figurent à nouveau Donald Trump, George W. Bush et Michael Jackson, dont la page a été révisée plus de 33 000 fois. En français, la toute première page rédigée portait sur Paul Héroult, inventeur clé de l’électrolyse de l’aluminium, un symbole discret mais révélateur de l’ambition encyclopédique initiale.

L’écosystème Wikipédia est toutefois confronté à des défis majeurs. La montée en puissance des robots conversationnels et des résumés générés par l’IA dans les moteurs de recherche réduit le trafic humain vers l’encyclopédie. Selon la fondation Wikimédia, après un affinage des outils de détection des robots, le nombre de pages vues d’origine humaine a reculé d’environ 8 % sur un an. Moins de visites signifie potentiellement moins de contributeurs actifs et moins de donateurs, ce qui pose un risque pour la viabilité du modèle à long terme.

À cette pression technologique s’ajoutent des tensions idéologiques. Fin 2025, Elon Musk a provoqué la fondation en annonçant le lancement de « Grokipedia », une encyclopédie générée par son IA, présentée comme une alternative à un Wikipédia jugé trop progressiste. Une initiative perçue par le mouvement Wikimedia comme un symptôme supplémentaire de la volonté de remplacer des processus éditoriaux humains par des systèmes automatisés et orientés.

Dans ce contexte, la gouvernance de Wikipédia évolue. La fondation s’apprête à accueillir à sa tête Bernadette Meehan, ancienne proche de Barack Obama et ex-ambassadrice des États-Unis au Chili. Son arrivée symbolise une volonté de renforcer la dimension politique et diplomatique de la défense du savoir libre, à l’heure où la désinformation et la manipulation algorithmique fragilisent les démocraties.

Vingt-cinq ans après sa création, Wikipédia reste un paradoxe moderne. Une infrastructure essentielle du numérique mondial, utilisée quotidiennement par des milliards d’internautes, mais reposant toujours sur le bénévolat, le débat et la confiance. À l’ère des intelligences artificielles génératives, son message est clair. La technologie peut accélérer l’accès à l’information, mais la connaissance, elle, demeure un projet profondément humain.

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