Joëlle Pineau trace une voie pragmatique pour l’IA d’entreprise chez Cohere

Joëlle Pineau trace une voie plus pragmatique pour l’intelligence artificielle. Arrivée l’été dernier chez la torontoise Cohere après avoir été numéro deux de la recherche en IA chez Meta, la chercheuse et professeur de McGill défend une approche résolument orientée vers la création de valeur économique, loin des discours sur la superintelligence ou l’IA générale.

Dans une entrevue accordée à Le Monde, Joëlle Pineau résume le positionnement de Cohere par une formule simple. L’objectif n’est pas de créer de la magie, mais des outils capables de générer un retour sur investissement concret pour les entreprises. Elle juge la notion d’IA générale trop abstraite et estime que les promesses faites par certains acteurs du secteur ont contribué à un décalage entre attentes et réalité sur le terrain.

Cohere reste un acteur de taille modeste face aux géants américains et chinois de l’IA. L’entreprise compte environ 500 employés, revendique un chiffre d’affaires annuel de 100 millions de dollars et a levé près de 1,5 milliard de dollars. Elle fait toutefois partie des rares sociétés, hors États-Unis et Chine, à développer ses propres modèles, à l’image de Mistral AI. Joëlle Pineau y retrouve notamment le cofondateur Aidan Gomez, connu pour avoir coécrit en 2017 l’article fondateur sur l’architecture des transformeurs, à l’origine de nombreux modèles de traitement du langage.

La proposition de Cohere repose sur une IA d’entreprise sécurisée, pensée pour des secteurs sensibles comme la finance, la santé ou les services gouvernementaux. Les modèles peuvent être connectés aux données internes des organisations et, au besoin, installés directement sur leurs propres serveurs afin d’éviter toute externalisation des informations. L’entreprise met également de l’avant des solutions plus adaptables et moins coûteuses que les modèles les plus puissants du marché.

Joëlle Pineau reconnaît néanmoins que l’adoption de l’IA en entreprise progresse moins vite que prévu. Elle pointe des promesses irréalistes, notamment autour de l’arrivée rapide d’une IA générale, et admet que les modèles actuels montrent encore des limites en matière de raisonnement. Or, cette capacité est centrale pour le développement des agents autonomes, appelés à exécuter des actions comme l’envoi de courriels ou la gestion de commandes. Selon elle, l’IA reste une technologie en construction, loin de la maturité de logiciels utilisés depuis plusieurs décennies.

Cohere cite déjà plusieurs déploiements concrets. La banque canadienne RBC utilise ses outils pour produire des rapports et des visualisations à partir de données internes. Aux États-Unis, Ensemble Health Partners s’en sert pour automatiser des tâches administratives. Les technologies de Cohere sont aussi intégrées à des logiciels d’entreprise proposés par SAP et Oracle. L’entreprise insiste par ailleurs sur son expertise en multilinguisme, avec des clients notamment au Japon et en Corée du Sud.

La question de la souveraineté technologique occupe une place centrale dans le discours de Joëlle Pineau. Elle explique que les tensions géopolitiques et la domination américaine et chinoise du secteur ont pesé dans sa décision de quitter Meta. Son ambition est d’offrir des alternatives crédibles et de préserver une certaine autonomie technologique. Elle estime que le Canada et l’Europe partagent une vision commune, tant sur le plan linguistique que sur l’approche de la régulation de l’IA, qu’elle oppose à la dérégulation américaine.

Sur le plan scientifique, Joëlle Pineau adopte une position nuancée face aux débats actuels. Contrairement à Yann LeCun, elle ne rejette pas l’intérêt de continuer à augmenter la taille des modèles et des volumes de données, tout en reconnaissant la nécessité d’innovations supplémentaires. Elle cite notamment les travaux récents sur les modèles de raisonnement, capables de s’auto-interroger avant de produire une réponse, ainsi que les défis liés à la mémoire, au filtrage des hypothèses et à la coordination entre plusieurs agents.

Pour la chercheuse, l’intelligence ne peut être réduite à un modèle unique et dominant. Elle insiste sur l’importance de la diversité et de la coopération entre agents, qu’elle considère comme un angle mort des discours sur la superintelligence. Une vision plus collective de l’IA, selon elle, est aussi une condition de sa robustesse et de son utilité réelle pour les organisations.

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