
Yann LeCun lance un pari à contre-courant dans l’intelligence artificielle. Le chercheur franco-américain, lauréat du prix Turing et figure historique du deep learning, annonce la création d’AMI Labs, une nouvelle entreprise basée à Paris, avec une ambition claire : sortir l’IA de l’obsession actuelle pour les grands modèles de langage.
Dans une entrevue exclusive accordée à MIT Technology Review, Yann LeCun explique vouloir bâtir une alternative crédible aux géants américains et chinois de l’IA. AMI Labs, pour Advanced Machine Intelligence, se veut une entreprise mondiale, mais ancrée en Europe, misant sur l’ouverture des modèles et sur ce qu’il appelle les « world models », des systèmes capables de représenter et de prédire le fonctionnement du monde réel.
Ce positionnement tranche avec la trajectoire dominante du secteur. Depuis l’explosion de ChatGPT, les grands modèles de langage sont devenus synonymes d’intelligence artificielle. LeCun conteste cette équation. Selon lui, ces systèmes excellent dans la manipulation du langage, mais restent incapables de comprendre le monde physique, d’anticiper les conséquences de leurs actions ou de planifier de manière fiable. Il estime que croire à une montée en intelligence humaine par simple mise à l’échelle des modèles de texte relève d’une illusion.
AMI Labs entend donc concentrer ses efforts sur les modèles du monde et sur l’architecture JEPA, pour « joint embedding predictive architecture », développée par LeCun lorsqu’il dirigeait la recherche fondamentale chez Meta. Contrairement aux approches génératives, JEPA cherche à apprendre des représentations abstraites de la réalité à partir de vidéos, de sons et de données issues de capteurs, en ignorant les détails imprévisibles pour se concentrer sur les règles sous-jacentes du réel.
Ce choix technologique s’accompagne d’un discours très politique sur la souveraineté numérique. LeCun défend l’idée que l’IA deviendra une infrastructure de base, comparable aux systèmes d’exploitation ou à l’internet, et que ces plateformes finissent historiquement par s’ouvrir. Il critique frontalement la fermeture progressive de laboratoires comme OpenAI ou Anthropic, qu’il considère comme une erreur stratégique, notamment pour les écosystèmes de recherche et les jeunes entreprises.
Son départ récent de Meta, où il a fondé et dirigé FAIR, s’inscrit dans cette continuité. LeCun reconnaît le succès scientifique du laboratoire, tout en pointant les difficultés du groupe à transformer ces avancées en produits concrets. Il évoque aussi des choix internes qu’il n’a pas toujours partagés, comme l’abandon des travaux en robotique.
Sur le plan industriel, les applications visées par AMI Labs vont bien au-delà des interfaces conversationnelles. LeCun cite la modélisation de processus industriels complexes, l’analyse de systèmes physiques instrumentés par des milliers de capteurs, l’assistance contextuelle via des lunettes intelligentes, ou encore la robotique domestique et la conduite autonome de niveau avancé. Dans tous les cas, il insiste sur un prérequis : aucun système agentique fiable ne peut exister sans un modèle du monde capable de prédire les effets de ses actions.
La direction opérationnelle de l’entreprise est confiée à Alex LeBrun, entrepreneur chevronné passé par Microsoft, Meta et la santé numérique, tandis que LeCun assume le rôle de président exécutif. Il conserve par ailleurs son poste de professeur à l’université de New York, affirmant vouloir rester avant tout scientifique et visionnaire, plutôt que gestionnaire.
AMI Labs prévoit d’ouvrir des bureaux en Amérique du Nord et en Asie, sans s’installer dans la Silicon Valley, que LeCun décrit comme un environnement trop homogène. Le recrutement, affirme-t-il, ne pose aucun problème : de nombreux chercheurs issus de grands laboratoires américains partagent déjà cette vision d’une IA fondée sur la compréhension du monde plutôt que sur la seule maîtrise du langage.
Les détails financiers et la composition complète de l’équipe doivent être dévoilés dans les prochaines semaines. Mais une chose est déjà claire : avec AMI Labs, Yann LeCun cherche moins à suivre la vague actuelle qu’à préparer l’après, quitte à aller à contre-courant de l’IA dominante.
Source : Technology Review
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