Alpha School : quand l’intelligence artificielle dérape en classe

Une école privée américaine qui promet de révolutionner l’éducation grâce à l’intelligence artificielle se retrouve au cœur d’une controverse. Alpha School, qui facture jusqu’à 65 000 dollars US par année, mise sur un modèle baptisé « 2 Hour Learning » : deux heures d’apprentissage académique intensif, assisté par des tuteurs IA, puis le reste de la journée consacré aux projets personnels et aux compétences de vie. L’établissement affirme que ses élèves se classent dans le top 2 % aux États-Unis aux tests standardisés.

Mais des documents internes obtenus par le journaliste Emanuel Maiberg de 404 Media et des témoignages d’anciens employés dressent un portrait beaucoup plus nuancé. Selon ces sources, plusieurs contenus générés par l’IA comporteraient des erreurs, des questions illogiques ou trop simples, parfois au point de nuire à l’apprentissage. Un employé écrit que certaines questions « font plus de mal que de bien », en minant la confiance des élèves envers les évaluations.

Au cœur du dispositif se trouve AlphaRead, un outil qui génère des textes et des questionnaires à partir de grands modèles de langage comme ceux d’OpenAI, de Google ou d’Anthropic. Or, selon les documents internes, le système souffrirait d’un taux d’hallucination d’au moins 10 % pour certaines tâches. Des questions pourraient être résolues sans lire le texte, d’autres présenteraient plusieurs réponses plausibles ou des formulations incohérentes. Plus troublant encore, l’IA serait parfois utilisée pour évaluer la qualité des contenus produits… par l’IA elle-même.

L’enquête soulève aussi des questions juridiques. Des employés affirment qu’Alpha School aurait copié ou aspiré des contenus pédagogiques d’autres plateformes en ligne, parfois en violation de leurs conditions d’utilisation. Des noms comme Khan Academy, Albert.io ou encore des éditeurs de manuels scolaires apparaissent dans des documents internes comme des cibles potentielles pour l’extraction de données destinées à entraîner ou alimenter les outils internes. Plusieurs organisations contactées disent ne pas avoir autorisé un tel usage.

Au-delà des contenus, c’est la surveillance des élèves qui inquiète. Alpha School utilise un logiciel baptisé StudyReel qui enregistre l’écran, la webcam, le microphone et les mouvements de souris des élèves. Officiellement, ces « game tapes » servent à améliorer l’encadrement et à détecter les difficultés. En pratique, des anciens employés affirment que des heures d’enregistrements vidéo d’élèves seraient accessibles via des liens partagés, stockés sur Google Drive, et consultables par un nombre plus large d’employés que ce que les parents imaginent.

Des notes internes évoquent même des idées pour accroître le suivi des comportements en ligne, comme l’analyse automatisée des interactions sociales ou la détection de signaux émotionnels. Rien n’indique que ces scénarios aient été mis en œuvre, mais leur simple présence dans les documents internes illustre l’ampleur des ambitions technologiques du projet.

Alpha School a reçu des éloges de certains médias et de responsables politiques pour son usage intensif de l’intelligence artificielle. Toutefois, d’anciens employés estiment que le succès académique des élèves tiendrait davantage à l’intervention de tuteurs humains engagés qu’à une quelconque « magie » algorithmique. Ils soulignent aussi un possible biais de sélection : une école privée coûteuse attire souvent des familles déjà très investies et favorisées, un facteur fortement corrélé aux performances scolaires.

En filigrane, l’affaire met en lumière un enjeu plus large. À l’heure où les systèmes éducatifs cherchent à intégrer l’IA générative, Alpha School incarne une expérimentation à grande échelle. Pour certains, c’est un laboratoire d’innovation. Pour d’autres, les élèves seraient traités comme des cobayes d’un modèle encore instable.

Le débat dépasse donc une seule école. Il pose une question centrale : jusqu’où peut-on automatiser l’apprentissage sans fragiliser la qualité pédagogique, la protection des données et la confiance des élèves ?

Source : 404 Media

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