Souveraineté de l’IA au Canada : entre ambition politique et réalité économique

La notion de souveraineté en intelligence artificielle s’impose progressivement dans les débats publics partout dans le monde et ici, au Canada. Dans un contexte de rivalités technologiques entre grandes puissances et de transformation rapide du numérique, plusieurs gouvernements cherchent à mieux contrôler les technologies qui structurent leur économie et leurs institutions. Mais selon une analyse publiée par le Centre pour l’avenir du Canada de Deloitte, le concept de « souveraineté de l’IA » reste encore trop flou pour guider efficacement les décisions publiques.

Les auteurs du rapport, Jaxson Khan et Mike Jancik, estiment que le terme est utilisé pour désigner des réalités très différentes. On y associe tour à tour l’hébergement des données, les infrastructures de calcul, les modèles d’IA, les chaînes d’approvisionnement ou encore les politiques d’approvisionnement public. Cette confusion risque, selon eux, d’entraîner des investissements coûteux qui donneraient l’impression d’une souveraineté technologique sans réellement renforcer le contrôle du pays sur ses systèmes numériques.

Pour clarifier le débat, les auteurs proposent de définir la souveraineté de l’IA autour de deux dimensions principales. La première concerne la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle, notamment les règles qui encadrent leur conception, leur déploiement et les valeurs qu’ils intègrent. La seconde touche à la juridiction et à la localisation des ressources numériques, c’est-à-dire l’endroit où se trouvent les données, où se fait le calcul informatique et sous quelle autorité juridique ces systèmes fonctionnent.

Dans cette perspective, la souveraineté ne serait pas un état absolu mais un continuum. Pour certains usages très sensibles, par exemple la sécurité nationale ou les systèmes critiques, le Canada pourrait exiger une propriété et un développement entièrement nationaux. Dans d’autres domaines, comme la gestion de données de santé ou financières, il serait plutôt question d’imposer des exigences de souveraineté, par exemple en obligeant les entreprises étrangères à respecter des normes canadiennes strictes et à garantir l’accès des autorités aux données.

Les auteurs insistent toutefois sur une réalité fondamentale : atteindre une souveraineté complète dans l’IA est pratiquement impossible. Les technologies qui composent l’écosystème de l’intelligence artificielle reposent sur une chaîne mondiale extrêmement intégrée, allant des semi-conducteurs aux infrastructures cloud. Dans ce contexte, la stratégie canadienne devrait viser une souveraineté compatible avec la coopération internationale plutôt qu’une autonomie totale.

Le rapport propose ainsi un test en trois questions pour guider les investissements publics. Premièrement, l’initiative répond-elle à un véritable objectif d’intérêt public lié à la souveraineté ? Deuxièmement, la solution nationale peut-elle rivaliser avec les options internationales en matière de performance et de coûts ? Troisièmement, l’initiative est-elle viable à l’échelle canadienne, compte tenu du marché, du bassin de talents et des ressources financières disponibles ?

Appliqué à la réalité canadienne, ce cadre met en évidence quelques priorités. Les auteurs citent notamment les systèmes liés à la sécurité nationale, les infrastructures critiques comme les réseaux énergétiques ou les télécommunications, ainsi que les bases de données de santé à grande échelle. Dans ces secteurs, accepter un coût plus élevé ou des performances légèrement inférieures pourrait être justifié afin de garantir un contrôle national.

À l’inverse, d’autres domaines se prêtent moins à une stratégie souveraine. C’est le cas des grands services infonuagiques dominés par les hyperscalers mondiaux. Selon l’analyse, tenter de remplacer entièrement ces infrastructures par des alternatives canadiennes serait difficilement viable économiquement et technologiquement. Dans ces cas, les gouvernements pourraient plutôt privilégier des exigences de souveraineté dans les contrats, par exemple en imposant des garanties d’accès aux données ou des architectures isolées.

Le rapport souligne également que la souveraineté numérique dépend fortement de la capacité de l’État. Pour être un acheteur éclairé de technologies d’IA, les administrations publiques doivent disposer de talents techniques capables d’évaluer les solutions et de superviser leur déploiement. Plusieurs pays, comme le Royaume-Uni, Singapour ou les États-Unis, ont déjà renforcé leur expertise interne dans ce domaine.

Enfin, les auteurs estiment que le Canada devra mieux coordonner ses politiques entre les différents niveaux de gouvernement. Certaines provinces, notamment le Québec et la Colombie-Britannique, avancent déjà sur leurs propres cadres réglementaires liés à l’intelligence artificielle. Une vision fédérale claire serait toutefois nécessaire pour éviter la fragmentation et orienter les investissements vers les domaines où la souveraineté technologique a le plus de valeur stratégique.

Le rapport rappelle que la souveraineté de l’IA ne doit pas devenir un slogan politique. Pour être efficace, elle doit reposer sur des définitions précises, une analyse rigoureuse des compromis économiques et une capacité réelle de mise en œuvre. L’objectif n’est pas l’isolement technologique, mais la capacité du Canada à conserver un contrôle stratégique sur les systèmes numériques qui structurent sa société et son économie.

Source : Deloitte

******

Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.

Ou encore…

Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.


En savoir plus sur Mon Carnet

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire