
L’intelligence artificielle générative ne se contente plus d’assister l’humain, elle s’inscrit désormais au cœur de ses processus cognitifs. C’est le constat que dresse Bruno Giussani dans son nouvel ouvrage, Manuel de résistance à l’emprise technologique. Invité à en discuter dans Mon Carnet depuis le Tessin, en Suisse, l’ancien directeur international de TED met en garde contre une transformation profonde de notre rapport à l’information, à la décision et, ultimement, à nous-mêmes.
À l’origine de sa réflexion, une expérience révélatrice : des internautes ont demandé à un robot conversationnel comment il s’y prendrait pour « détruire les jeunes esprits ». Réponse de la machine : distraction permanente, surcharge informationnelle et confusion entre faits et opinions. Pour Giussani, cet échange agit comme un miroir. Non pas parce que la machine « sait », mais parce qu’elle expose, de manière brutale, les mécanismes déjà à l’œuvre dans l’écosystème numérique.
L’enjeu dépasse la seule technologie. Selon lui, il faut comprendre l’imbrication entre les capacités techniques des modèles d’IA et le modèle économique des grandes plateformes. Depuis des années, l’économie numérique repose sur la gratuité financée par la publicité, donc par la collecte massive de données. L’IA conversationnelle vient amplifier ce système : chaque interaction enrichit le profil de l’utilisateur, rendant l’influence toujours plus précise, plus personnalisée, et potentiellement plus invisible.
Giussani insiste sur une rupture fondamentale. Contrairement aux innovations précédentes, l’IA n’augmente pas nos capacités physiques, mais s’attaque directement à nos facultés cognitives. Écrire, analyser, décider, argumenter, autant d’activités désormais partiellement déléguées à des machines. Ce déplacement pose une question centrale : que devient notre capacité à penser par nous-mêmes lorsque l’effort intellectuel est externalisé ?
Cette évolution s’accompagne d’une illusion persistante : celle de la neutralité technologique. Or, rappelle-t-il, les systèmes d’IA sont explicitement programmés pour dire ou ne pas dire certaines choses. Qu’il s’agisse de refuser d’expliquer la fabrication d’une bombe ou d’éviter des sujets politiques sensibles, ces choix traduisent des orientations humaines, économiques ou idéologiques. La technologie n’est pas moralement bonne ou mauvaise, mais elle n’est jamais neutre.
Sur le terrain de l’information, l’IA ne crée pas la manipulation, elle la transforme. La propagande et la publicité existent depuis des siècles, mais les outils actuels permettent un ciblage d’une précision inédite. Là où un message publicitaire traditionnel touche une foule indistincte, les systèmes actuels adaptent le contenu à chaque individu, en fonction de ses données, de ses comportements et de ses vulnérabilités. Le passage à l’échelle est total, mais l’impact est désormais individualisé.
L’arrivée des agents d’IA, capables d’agir de manière autonome, marque une nouvelle étape. Ces systèmes pourraient bientôt organiser des déplacements, gérer des agendas ou coordonner des interactions complexes sans intervention humaine directe. Pour Giussani, ce scénario soulève des enjeux majeurs, notamment en matière de fiabilité et de responsabilité. Plus les systèmes interagissent entre eux, plus le risque d’erreur ou de dérive augmente.
Face à ces transformations, l’auteur propose une posture qu’il qualifie de « résistance technologique ». Il ne s’agit pas de rejeter l’innovation, mais d’adopter une vigilance active. Comprendre que ces technologies sont conçues dans des contextes précis, porteurs de visions du monde, et qu’elles produisent des effets réels sur nos comportements et nos sociétés. Cette résistance passe par une distance critique, loin de l’enthousiasme aveugle.
Reste la question de l’avenir. Bruno Giussani se dit à la fois inquiet et résolument optimiste. Inquiet, car l’humanité pourrait être confrontée à des systèmes dépassant ses propres capacités cognitives. Optimiste, parce qu’une prise de conscience semble émerger, tant chez les citoyens que dans les sphères politiques. Mais cette lucidité reste fragile. Après deux décennies d’adoption rapide et peu questionnée des technologies numériques, les sociétés occidentales découvrent leur dépendance à un petit nombre d’acteurs dominants.
Pour l’auteur, nous sommes à un moment charnière. L’intelligence artificielle ne représente pas seulement une avancée technologique, mais un test pour notre capacité collective à préserver ce qu’il appelle l’intégrité cognitive. Autrement dit, la faculté de penser librement dans un environnement saturé d’influences.
La suite dépendra moins des machines que des choix humains.
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