Se déconnecter du travail : un droit en devenir

Consulter ses courriels professionnels à toute heure du jour, et parfois de la nuit, est devenu si banal qu’on oublie souvent à quel point cela peut affecter notre santé mentale. Dans un dossier fouillé publié par Radio-Canada, la journaliste Myriam Fimbry met en lumière une réalité de plus en plus pesante dans nos milieux professionnels : l’hyperconnectivité nuit à notre bien-être, et il devient urgent de baliser notre droit à la déconnexion.

L’exemple de l’entreprise Kezber, en Estrie, est révélateur. Cette PME technologique a mis en place une politique de déconnexion volontaire et bienveillante. Pas de messages après les heures de travail, pas d’attente implicite de réponse immédiate : chacun est libre de décrocher, et surtout, encouragé à le faire. L’effet est clair : moins de fatigue, plus d’attention au travail, et un taux de roulement quasi nul. Une stratégie humaine, mais aussi rentable, selon le PDG Alan Kezber.

Le dossier de Radio-Canada souligne aussi le rôle des gestionnaires dans l’adoption d’une véritable culture de la déconnexion. Lorsque les cadres supérieurs donnent l’exemple en évitant les envois de messages tardifs, cela envoie un signal fort à l’ensemble des équipes. L’absence de directives claires dans certaines organisations laisse place à des comportements contre-productifs, souvent dictés par des réflexes hérités du présentéisme numérique.

Sur le plan juridique, l’encadrement du droit à la déconnexion progresse timidement au Canada. En Ontario, la loi oblige les entreprises de plus de 25 employés à adopter une politique écrite. Ottawa suivra avec des règles similaires pour les entreprises sous juridiction fédérale d’ici 2026. Mais au Québec, on en est encore aux consultations. Et comme le rappelle l’avocate Dalia Gesualdi-Fecteau, il ne suffit pas d’un engagement moral : il faut un cadre légal clair qui protège réellement les travailleurs.

Dans les milieux de travail plus flexibles, comme ceux liés à la culture ou à la création, la déconnexion soulève d’autres enjeux : comment concilier autonomie professionnelle et respect des temps de repos ? Plusieurs employés choisissent de répartir leur travail en dehors des plages horaires classiques. Ce qui rend essentielle l’instauration de balises adaptées aux réalités de chaque secteur, sans imposer de modèle rigide.

Au-delà de la loi, la culture organisationnelle joue un rôle clé. L’équipe de chercheurs de l’INTWAF, dont les travaux ont été publiés dans la Stanford Social Innovation Review, insiste sur l’importance d’un droit inclusif, adaptable et cohérent avec les pratiques de gestion. Car sans un changement de culture, les bonnes intentions risquent de rester lettre morte.

Le débat autour de la déconnexion touche aussi à une question plus large : celle du sens que nous donnons au travail. Depuis la pandémie, de nombreux travailleurs ont redéfini leurs priorités et cherchent un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Pour plusieurs employeurs, cela suppose une remise en question des modèles d’organisation du travail basés sur la disponibilité constante et la réactivité immédiate.

Les employeurs qui souhaitent instaurer des politiques de déconnexion efficaces devront aussi s’attaquer à un autre enjeu : la charge de travail. Car se déconnecter, c’est bien. Mais encore faut-il en avoir le temps et l’espace mental. Trop souvent, les gestionnaires eux-mêmes se retrouvent coincés entre les attentes de la direction et les demandes de leurs équipes. Un angle mort que plusieurs experts appellent à corriger.

Il reste du chemin à faire, mais les lignes bougent. Ce que démontre bien le reportage de Myriam Fimbry, c’est que la déconnexion n’est pas une utopie : c’est un choix organisationnel, un acte de gestion responsable, et peut-être, à terme, un droit fondamental au même titre que le droit au repos ou à la vie privée.

Source : Radio-Canada, UQAM, CRHA

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Un commentaire

  1. Wow, que s’est vrai. Même vous les podcasteur avez droit à un temps de repos alors allé y prenez ce que vous avez besoin.

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