
Une vaste étude longitudinale américaine vient bousculer un dogme bien établi dans les discussions sur la santé mentale des jeunes : ce n’est pas tant la durée passée devant les écrans qui poserait problème, mais bien le caractère addictif de leur utilisation. Publiée dans la revue JAMA, cette recherche s’est penchée sur le parcours numérique de plus de 4 000 enfants âgés de 10 ans, suivis pendant quatre années.
Contrairement à ce que laissent croire de nombreuses campagnes publiques, l’étude conclut que le simple fait de passer plusieurs heures par jour sur un téléphone, à jouer ou sur les réseaux sociaux, n’est pas directement associé à une hausse des idées suicidaires. Ce qui l’est, en revanche, de manière nette, c’est le sentiment de perte de contrôle : la difficulté à décrocher, l’angoisse lorsqu’on n’a plus accès à l’appareil, ou encore le besoin grandissant de consulter ses applications.
L’un des constats préoccupants est la précocité de ces usages problématiques. Dès l’âge de 11 ans, près de la moitié des jeunes suivis présentaient déjà un comportement considéré comme hautement addictif, notamment envers leur téléphone. Cette précocité pourrait rendre les interventions plus difficiles, car elle coïncide avec une période clé du développement cérébral, où les capacités d’autorégulation sont encore fragiles.
Les chercheurs ont également observé que l’intensité d’usage avait tendance à s’aggraver avec le temps, en particulier chez les adolescents dont les habitudes numériques s’intensifiaient graduellement entre 11 et 14 ans. Pour ces jeunes, les risques de troubles anxieux ou dépressifs, et d’idéation suicidaire, augmentaient sensiblement. Une dynamique qui souligne l’importance d’un suivi régulier plutôt qu’un simple instantané de leurs comportements en ligne.
Pour Yunyu Xiao, professeure à Weill Cornell Medical College et auteure principale de l’étude, les conclusions sont claires : « L’addiction, et non le temps d’écran en soi, est le véritable facteur de risque. » Elle plaide pour des interventions thérapeutiques ciblées, comme la thérapie cognitivo-comportementale, plutôt qu’un simple contrôle du temps passé devant les écrans, souvent inefficace, voire source de tensions familiales.
Fait notable, le phénomène touche de manière inégale certaines populations. Les adolescents issus de foyers à faibles revenus ou dont les parents n’ont pas de diplôme universitaire sont surreprésentés parmi les usagers à risque. Ce déséquilibre pourrait refléter un accès plus limité à des activités alternatives hors ligne, mais aussi une plus grande tolérance parentale, souvent par nécessité, à l’utilisation intensive des écrans.
L’étude remet aussi en question la responsabilité des entreprises technologiques. Mitch Prinstein, de l’American Psychological Association, y voit un appel à concevoir des plateformes avec des fonctionnalités moins accrocheuses pour les jeunes. « On a intégré la dépendance dans le design même des produits », déplore-t-il.
Alors que les législateurs continuent de s’attaquer au temps d’écran, cette recherche propose un changement de paradigme : observer, évaluer et intervenir sur l’intensité d’usage, cette forme de relation toxique à l’écran, plutôt que sur la simple quantité d’heures.
Source : JAMA
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