L’IA renforce la domination de l’anglais dans le monde du travail

L’anecdote est éloquente : lorsqu’il a reçu le chancelier allemand Friedrich Merz dans le Bureau ovale, Donald Trump l’a félicité pour son anglais, allant jusqu’à lui demander si cette langue n’était pas désormais meilleure que son allemand. Ce compliment, à première vue banal, illustre en réalité un phénomène bien plus profond : l’anglais est devenu la langue impérative des élites politiques, économiques et désormais… algorithmiques.

Friedrich Merz, ancien avocat international, n’a pas seulement convaincu Trump. Il a aussi annoncé, dès son arrivée au pouvoir, qu’aucun ministre de son parti ne serait nommé sans une maîtrise de l’anglais « utilisable au quotidien ». Ce n’est pas un cas isolé. Des multinationales comme Airbus, Samsung, Renault ou Rakuten ont déjà imposé l’anglais comme langue de travail officielle, quelle que soit leur origine géographique. Même au Japon, autrefois rétif à l’influence linguistique étrangère, l’anglais gagne du terrain.

Mais si la mondialisation avait déjà élevé l’anglais au rang de lingua franca, l’intelligence artificielle vient amplifier cette domination. Selon la chercheuse Celeste Rodriguez Louro, environ 90 % des données utilisées pour entraîner les modèles d’IA générative sont en anglais. Cette surreprésentation crée une boucle où les outils les plus performants, traducteurs automatiques, assistants rédactionnels, robots conversationnels, fonctionnent d’abord et surtout en anglais.

Ce basculement linguistique a des conséquences concrètes sur le marché du travail. Une étude de l’OCDE portant sur plus de 11 millions d’offres d’emploi en Europe montre qu’en 2021, 22 % des annonces exigeaient explicitement la maîtrise de l’anglais. À titre de comparaison, l’allemand apparaissait dans 1,7 % des offres, le français dans 1,1 %… à peine plus que le basque. Même le mandarin, pourtant la langue maternelle la plus parlée au monde, n’était requis que dans 1,3 % des cas, souvent pour des emplois liés au tourisme ou au service à la clientèle.

Ce constat est renforcé par les choix éducatifs. En 2020, 96 % des élèves européens apprenaient l’anglais comme première langue étrangère. Les inscriptions aux programmes d’études chinoises au Royaume-Uni ont chuté de 31 % en une décennie. Quant au russe, il semble désormais relégué à une langue d’arrière-plan. Dans les faits, l’anglais s’est imposé comme la langue des affaires, de la diplomatie et, de plus en plus, de l’interaction homme-machine.

Cependant, cette suprématie n’est pas exempte d’effets pervers. L’intelligence artificielle, en facilitant la traduction automatique, a réduit l’intérêt de maîtriser plusieurs langues à un niveau intermédiaire. Les interactions de base peuvent désormais être prises en charge par des applications comme DeepL ou Google Translate. En parallèle, les locuteurs natifs d’anglais bénéficient d’un avantage structurel, non seulement pour comprendre les nuances, mais aussi pour façonner les contenus, rapports, synthèses, documents officiels, qui forment l’ossature décisionnelle des entreprises.

Ce déséquilibre linguistique crée un marché du travail à deux vitesses. Dans les sièges européens des grandes entreprises, il est fréquent que les réunions se déroulent en anglais, mais que les décisions stratégiques se prennent en aparté, en français, en néerlandais ou en italien. Comme le note un cadre britannique installé aux Pays-Bas, « comprendre les blagues et les sous-entendus, c’est être à égalité ; ne pas les comprendre, c’est rester à l’écart ».

Pour ceux qui savent naviguer entre les langues, ces nuances deviennent des armes. Un Britannique travaillant dans une entreprise néerlandaise explique qu’avoir appris le néerlandais lui a permis d’être intégré aux échanges informels, de capter les tensions non dites et, in fine, de participer pleinement aux discussions stratégiques. Parler la langue de l’autre, même si ce n’est pas nécessaire officiellement, est une marque de respect, souvent récompensée.

À l’heure où les logiciels peuvent générer des discours professionnels impeccables, la véritable valeur ajoutée d’une langue étrangère réside désormais dans l’excellence, la capacité à comprendre les allusions culturelles, à jouer avec les mots, à établir une complicité. Dans un monde dominé par des échanges codifiés et traduits, cette finesse devient rare, donc précieuse.

Mais cette évolution accentue aussi les inégalités. Dans les milieux bancaires ou juridiques, la maîtrise de l’anglais ne suffit plus : il faut savoir le manier avec humour, concision, voire éloquence. Ceux qui y parviennent accèdent aux postes décisionnels. Ceux qui ne le peuvent pas se retrouvent cantonnés à des fonctions locales, souvent secondaires, comme le souligne un spécialiste d’un grand assureur international : « Les collègues qui ne maîtrisent pas bien l’anglais finissent par s’éloigner des dossiers importants. »

L’anglais, en tant que passeport universel, devient aussi un outil de sélection. Il filtre ceux qui peuvent accéder à la scène globale et ceux qui en sont exclus. Et même parmi les anglophones, les accents créent de nouvelles hiérarchies : les accents d’Europe de l’Ouest sont perçus comme plus valorisants que ceux d’Asie ou d’Afrique, selon des recherches en sociolinguistique.

En définitive, l’IA ne fait que cristalliser une tendance déjà ancienne : la suprématie de l’anglais comme langue de travail dans l’économie mondialisée. Mais elle lui donne une nouvelle profondeur en l’intégrant dans les fondements mêmes des systèmes numériques. Dans ce contexte, parler plusieurs langues reste un avantage… à condition de les maîtriser pleinement. Sinon, mieux vaut investir dans une excellente maîtrise de l’anglais — et apprendre à en manier toutes les subtilités, de Shakespeare à Slack.

Source : Financial Times

+++

Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de tech.


En savoir plus sur Mon Carnet

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire