
Dans une tribune publiée par le Financial Times, l’ingénieur Guru Madhavan invite à enterrer un mot devenu selon lui trop flou pour être utile : « technologie ». Le terme, aujourd’hui omniprésent dans les discours politiques, médiatiques ou commerciaux, a perdu de sa clarté et de sa précision. Pire, il permettrait à certaines entreprises de fuir leurs responsabilités.
Autrefois synonyme d’« invention » ou d’« arts utiles », le mot « technologie » servait à désigner des traités techniques plutôt que des objets. Mais depuis la fin du XIXe siècle, son usage s’est élargi à un point tel qu’il recouvre aujourd’hui aussi bien une cuillère connectée qu’un missile balistique. Résultat : une confusion généralisée qui bénéficie autant aux communicants qu’aux consultants.
En qualifiant de « compagnies technologiques » des plateformes sociales ou des services de covoiturage, on brouille les lignes : ces entreprises refusent le statut d’employeur ou d’éditeur en se drapant dans l’ambiguïté du mot. Cette imprécision s’avère commode pour éluder la reddition de comptes. Le même phénomène touche des expressions devenues galvaudées comme « innovation », « durable » ou « intelligent ».
Pourtant, quand il le faut, le langage retrouve sa rigueur. On distingue aujourd’hui la biotechnologie de la fintech, de l’edtech ou de l’agtech. Mais ces sous-catégories n’échappent pas au flou de la marque-mère : elles mélangent des usages, des échelles et des valeurs disparates, de la spéculation cryptographique à l’élevage robotisé.
Selon Madhavan, ce relâchement sémantique masque aussi des choix humains. Dire que « la technologie transforme le travail » revient à occulter que des dirigeants décident sciemment d’automatiser ou de licencier. De même, présenter des plateformes comme des « technologies de connexion » omet qu’elles ont été pensées pour capter l’attention, pas seulement pour relier les individus.
Le mot écrase enfin toute nuance entre produit et processus. Confondre la recherche scientifique et les artefacts techniques, c’est gommer la part d’ingénierie, de tâtonnement et de responsabilité humaine derrière chaque invention. Comme le rappelait le philosophe Wittgenstein, les problèmes philosophiques apparaissent souvent quand le langage « part en vacances ». Pour Madhavan, « technologie » s’est absenté trop longtemps.
Certaines langues ont su préserver une distinction que l’anglais a oubliée : en allemand, Technik renvoie à l’art de faire, alors que Technologie désigne l’étude des systèmes. En tamoul ou en japonais, on perçoit encore une part d’éthique dans la manière de nommer les savoir-faire. L’auteur en appelle à renouer avec cette conscience : voir dans la technique une œuvre responsable, portée par des mains, des choix et une finalité.
Plutôt que d’abandonner la réflexion sur nos outils, Madhavan propose de se débarrasser d’un mot devenu paresseux. Enterrer « technologie », dit-il, non par rejet, mais par lucidité. Pour enfin mieux nommer, et mieux comprendre, ce que nous créons.
Source : Financial Times
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