La guerre a changé : l’avertissement d’un commandant ukrainien aux armées occidentales

Dans une longue entrevue accordée au Kyiv Independent, Pavlo Laktionov, commandant adjoint du 412e régiment indépendant « Nemesis » ( l’une des unités phares des Forces des systèmes sans pilote d’Ukraine ) dresse un constat sans détour : les armées occidentales ne sont pas prêtes pour la guerre moderne. Selon lui, le conflit en cours contre la Russie marque une rupture définitive avec les doctrines militaires traditionnelles. « La guerre que vous avez préparée depuis des années n’aura jamais lieu », tranche-t-il. Ce que nous vivons aujourd’hui, dit-il, c’est l’ère des drones tueurs, autonomes, rapides, et souvent invisibles.

Le régiment Nemesis, spécialisé dans les drones FPV (vue à la première personne), incarne l’avant-garde de cette transformation. À la tête d’une unité où se croisent créativité, esprit d’initiative et innovation technologique, Laktionov décrit une structure qui a su intégrer des approches issues du monde de l’entreprise ( processus, efficacité, standardisation ) à la rigueur militaire. Résultat : une force autonome, agile, capable d’agir en profondeur derrière les lignes ennemies, avec une efficacité redoutable.

Ce qui distingue particulièrement le régiment Nemesis, c’est sa capacité à transformer chaque mission en laboratoire de guerre contemporaine. L’unité expérimente en continu de nouveaux formats d’intervention, de nouveaux protocoles d’analyse et des méthodes inédites de collecte de renseignement, qu’elle partage ensuite avec l’ensemble des forces ukrainiennes. Cette centralisation de l’innovation, rendue possible par la structure même des Forces des systèmes sans pilote, permet une diffusion rapide des meilleures pratiques sur l’ensemble du front. Ce modèle de circulation horizontale du savoir, plus proche des logiques de startup que de l’armée conventionnelle, constitue selon Laktionov un avantage stratégique majeur.

Autre dimension soulignée dans l’entretien : la sociologie des combattants. Le profil du soldat de Nemesis n’a plus grand-chose à voir avec l’imaginaire traditionnel du fantassin. Il s’agit souvent de jeunes issus du monde civil, férus de technologies, gamers, ingénieurs ou autodidactes, qui trouvent dans ces unités un cadre souple et méritocratique. Cette ouverture attire des talents nouveaux, mais impose aussi une redéfinition des codes de la discipline militaire. Dans un contexte où la créativité technique est une arme, l’armée ukrainienne parie clairement sur une hybridation entre tradition et modernité.

Mais au-delà de la tactique, c’est toute la stratégie militaire qui doit être revue, insiste-t-il. L’emploi massif de drones, aériens, terrestres et maritimes, redéfinit les règles de l’engagement. L’artillerie traditionnelle ne disparaît pas, mais perd chaque jour en influence. Désormais, dans les zones de front les plus actives, chaque soldat peut devenir en quelques minutes la cible d’un drone de précision. Ce changement de paradigme, selon lui, exige une adaptation urgente de la part des armées occidentales.

Laktionov alerte : les flottes navales, les hélicoptères d’assaut, les blindés en colonne ( toutes ces forces conçues pour les conflits d’hier ) sont devenues des cibles faciles, trop coûteuses et mal adaptées aux menaces actuelles. À ses interlocuteurs occidentaux, il conseille de commencer par tirer des leçons du conflit russo-ukrainien. « Cette guerre, c’est le modèle de toutes les guerres à venir », affirme-t-il. Et la priorité doit aller à la mise sur pied de forces de drones structurées, à la production industrielle de drones FPV, et à l’entraînement massif de spécialistes.

S’il salue les progrès récents, notamment en matière de drones à fibre optique ou d’intelligence artificielle, Laktionov insiste sur une règle d’or : la décision de frapper doit toujours revenir à un humain. L’IA peut aider à détecter ou à guider, mais jamais à décider de la destruction d’une cible. Ce n’est pas tant une question d’éthique que d’efficacité, souligne-t-il. La guerre moderne exige rapidité, mais aussi précision et responsabilité.

Enfin, malgré les difficultés actuelles sur le terrain, alors que les forces ukrainiennes reculent face à l’offensive estivale russe, Laktionov reste confiant. La retraite est selon lui « contrôlée », et la défense s’organise autour d’un objectif clair : préserver les vies humaines en maximisant l’impact des systèmes sans pilote. « Nous travaillons jour et nuit à cela, conclut-il. Et je crois que nous sommes sur la bonne voie. »

Source : Kyiv Independent – YouTube

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