Conflit entre géants des télécoms : un test majeur pour la stratégie numérique de Mark Carney

Le gouvernement Carney s’apprête à trancher une décision qui pourrait redessiner l’écosystème canadien des télécommunications. D’ici au 13 août, la ministre de l’Industrie, Mélanie Joly, doit statuer sur une mesure controversée du CRTC : permettre à des fournisseurs d’accès à internet comme Telus d’utiliser les réseaux à fibre optique construits par les opérateurs historiques comme BCE et Rogers pour offrir leurs propres services.

Cette décision, saluée par Telus mais vivement contestée par BCE, Rogers et Cogeco, a déclenché une bataille ouverte entre les plus grandes entreprises de télécoms du pays. En jeu : des milliards en investissements dans les infrastructures numériques et, en toile de fond, l’ambition affichée du gouvernement de renforcer la souveraineté numérique et la compétitivité du Canada, notamment à travers l’intelligence artificielle.

Du côté des opposants, l’argument est clair : cette politique risque de freiner les investissements dans les réseaux. BCE affirme avoir déjà réduit ses dépenses d’infrastructure de 1,2 milliard de dollars depuis l’annonce initiale de la politique par le CRTC en novembre dernier. Rogers menace de suivre la même voie, évoquant la suppression de programmes d’investissement et d’emplois dans la construction de réseaux.

Pour Telus, au contraire, cette décision ouvre une porte stratégique. L’entreprise, peu présente dans le marché résidentiel en Ontario et au Québec (deux provinces représentant 60 % de la population) y voit une occasion d’offrir des forfaits internet compétitifs en s’appuyant sur le réseau de BCE. Elle s’est engagée à investir 2 milliards de dollars dans ces deux provinces en contrepartie.

Cette posture de Telus, qui vient également d’ouvrir son réseau mobile à Cogeco pour son entrée sur le marché de la téléphonie dans l’Est du pays, est présentée comme un geste de réciprocité. « Nous appelons à la même équité pour l’accès à la fibre en gros à l’est du Canada, pour que tous les Canadiens puissent bénéficier d’un meilleur choix, d’innovation et de prix abordables », a déclaré le PDG Darren Entwistle.

Mais cette vision ne fait pas l’unanimité. Le Public Interest Advocacy Centre, un organisme de défense des consommateurs, estime que la mesure devrait au contraire cibler les petits FAI, pas les grands groupes comme Telus. Il craint que cette politique accentue la concentration du marché au détriment des acteurs régionaux, déjà fragiles. En 2023, BCE, Rogers et Telus contrôlaient ensemble 87 % du marché sans fil.

Pour Cogeco, le combat est loin d’être terminé. « C’est mauvais pour nos clients, pour la concurrence, pour le choix, et cela n’a tout simplement aucun sens », a déclaré son directeur juridique, Paul Cowling.

Reste à voir si le gouvernement Carney maintiendra la ligne tracée par le CRTC, ou s’il pliera devant les menaces de désengagement économique. Dans un contexte où le Canada mise sur l’IA et la modernisation de ses infrastructures numériques pour relancer son économie, cette décision s’annonce comme un révélateur de ses véritables priorités.

Source : Bloomberg

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