
Sir Nick Clegg, ancien vice-premier ministre britannique et ex-président des affaires mondiales chez Meta, revient sur un parcours singulier qui l’a mené de Westminster à la Silicon Valley, avant un retour en Europe. Dans son nouveau livre How to Save the Internet, il défend l’idée que, malgré ses travers, la technologie reste un levier positif pour les sociétés. Mais ses propos révèlent aussi une profonde désillusion face à la culture uniforme et machiste qu’il a observée dans l’univers des géants du numérique.
L’ancien leader libéral-démocrate décrit sans détour le quotidien californien : même vêtements, mêmes voitures, mêmes podcasts, une sorte de conformisme qui contraste avec l’image de rupture véhiculée par les entreprises de la tech. S’il reconnaît avoir été « extrêmement bien payé », il rejette l’idée d’un simple opportunisme. Pour lui, l’essor des réseaux sociaux a permis à des milliards de personnes de se connecter et de s’exprimer, en particulier dans des régions du monde que les élites occidentales ignorent souvent.
Clegg insiste cependant sur les dangers qui guettent l’avenir d’Internet : la montée des autocraties, la bataille géopolitique autour de l’intelligence artificielle et la concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques plateformes. Il redoute une fracture irréversible si ces entreprises, capables d’investir des dizaines de milliards dans l’IA, continuent à creuser l’écart avec les États et à accumuler une richesse démesurée. À terme, prévient-il, cette accumulation pourrait provoquer une contestation sociale majeure, voire un appel à la nationalisation.
Dans ses souvenirs de Palo Alto, un épisode le hante encore : la suspension de Donald Trump de Facebook à la suite des émeutes du Capitole. Décision nécessaire selon lui, mais aussi symbole des contradictions d’un pouvoir privé pesant sur la sphère publique. Clegg confesse avoir été « très lourdement » marqué par cet acte, qui illustre selon lui le besoin urgent de confier ces arbitrages à des instances démocratiquement responsables plutôt qu’à des entreprises.
Son regard reste néanmoins ambivalent : il n’a pas observé de « monstres » à la tête de Meta, mais plutôt des dirigeants conscients des erreurs commises et de la nécessité de réformes. Parmi ses initiatives, il revendique la création du conseil de surveillance indépendant, des contrôles parentaux sur Instagram et des expériences menées pour mesurer l’impact des changements d’algorithmes ou de règles sur les comportements électoraux. Résultats décevants, concède-t-il : les ajustements techniques n’ont guère modifié les votes.
L’expérience a également renforcé sa conviction que la régulation doit être décidée par les parlements et non par les entreprises. Clegg plaide par exemple pour des règles claires sur l’âge minimal d’accès aux réseaux sociaux, suggérant un environnement spécifique pour les 13-16 ans. Selon lui, il est illusoire de demander aux géants technologiques de trancher seuls des questions aussi sensibles, qui touchent directement aux valeurs démocratiques.
En parallèle, il observe avec inquiétude l’alignement croissant entre certains patrons de la Silicon Valley et les ambitions politiques de Donald Trump, qu’il relie à la compétition mondiale sur l’intelligence artificielle. Cette proximité, estime-t-il, menace l’équilibre démocratique en plaçant les priorités géopolitiques et militaires au-dessus des garde-fous civiques. Pour Clegg, l’Europe doit tirer les leçons de cette dérive et développer une vision autonome pour ne pas rester spectatrice dans un affrontement dominé par Washington et Pékin.
Aujourd’hui installé à Londres, Clegg dit vouloir se consacrer à l’avenir de l’Europe numérique, qu’il juge en danger de marginalisation. Selon lui, le Vieux Continent risque de devenir un « musée technologique » face à l’avance américaine et à la montée en puissance de la Chine. Pour autant, il conserve une foi certaine dans le progrès : refuser la nouveauté par crainte de ses dérives serait, à ses yeux, le pire des choix.
En définitive, Nick Clegg se présente moins comme un repenti que comme un témoin privilégié d’une époque charnière. Défenseur de la liberté d’expression, critique des excès de la Silicon Valley, mais aussi partisan convaincu de l’impact positif des réseaux sociaux, il entend désormais peser dans le débat européen sur la régulation du numérique et l’avenir de l’IA. Son récit, entre confession et plaidoyer, met en lumière un paradoxe : celui d’un homme qui croit encore aux vertus des technologies, tout en alertant sur les risques d’un pouvoir trop concentré entre les mains de quelques géants de la Silicon Valley.
Source : The Guardian
+++
Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

