Meta accusée d’avoir effacé des preuves d’abus sur enfants en réalité virtuelle

Meta se retrouve à nouveau sous le feu des critiques. Selon des documents internes et des témoignages recueillis par quatre actuels et anciens employés, la société aurait volontairement restreint ou supprimé certaines recherches sur la sécurité des enfants dans ses environnements de réalité virtuelle, au risque de masquer des comportements dangereux. Meta nie fermement ces accusations, affirmant que ses pratiques sont conformes aux lois de protection de la vie privée et que la sécurité des jeunes demeure une priorité.

L’affaire trouve son origine dans un entretien mené en Allemagne au printemps 2023. Alors qu’une mère affirmait limiter les interactions de ses fils avec des inconnus via les casques Meta, l’un d’eux révéla que son petit frère, âgé de moins de 10 ans, avait été sollicité sexuellement à plusieurs reprises par des adultes. Selon les chercheurs présents, cette déclaration fut supprimée des enregistrements et du rapport officiel, sur ordre de la hiérarchie. Pour Jason Sattizahn, chercheur spécialisé dans la sécurité en VR et l’un des lanceurs d’alerte, ce fut le signe d’un virage préoccupant : la priorité semblait être de protéger la réputation de l’entreprise, plutôt que ses utilisateurs les plus vulnérables.

Ces témoignages s’inscrivent dans une série de documents transmis au Congrès américain. Les chercheurs affirment que, depuis les fuites de Frances Haugen en 2021, les avocats de Meta exercent un contrôle accru sur les études sensibles. Un mémo interne de 2021 recommandait déjà que les recherches liées aux enfants, au genre, aux élections ou au harcèlement soient conduites sous “privilège avocat-client”, ce qui permet de limiter leur diffusion publique. D’autres consignes invitaient les chercheurs à éviter des termes comme “non conforme” ou “illégal” pour ne pas exposer l’entreprise à des poursuites.

Meta défend une autre version des faits. La porte-parole Dani Lever affirme que ces accusations sont construites à partir “d’exemples isolés cousus ensemble pour servir un récit préconçu et faux”. Selon elle, l’entreprise a multiplié les initiatives pour renforcer la sécurité : comptes “tweens” pour les 10-12 ans, paramètres de confidentialité par défaut pour les adolescents, outils de blocage et de signalement, et supervision parentale. La suppression de certaines données concernant des mineurs aurait été motivée uniquement par des contraintes réglementaires, comme la loi américaine COPPA ou le RGPD européen.

Pourtant, les témoignages des employés suggèrent que Meta savait depuis longtemps que de jeunes enfants contournaient ses règles. Dès 2017, des messages internes faisaient état d’environnements VR peuplés en majorité de moins de 13 ans, certains échangeant avec des adultes sur leur lieu de résidence. En 2021, une étude interne notait déjà que la présence de mineurs dans les espaces publics virtuels était l’une des principales plaintes des utilisateurs. Des cas concrets relayés par les tribunaux, impliquant des prédateurs sexuels rencontrés via des casques Meta, ont renforcé les inquiétudes.

Face à la pression croissante, Meta a lancé en 2022 le projet “Salsa” pour développer des comptes adaptés aux préadolescents, avec davantage de contrôles parentaux. Mais les critiques rappellent que ce dispositif répondait surtout à une enquête de la Federal Trade Commission (FTC) sur la conformité de l’entreprise à la COPPA. D’autres projets de recherche, comme “Horton” qui visait à évaluer la fiabilité des mécanismes de vérification d’âge, ont été annulés à la dernière minute. Les chercheurs affirment que ces décisions étaient moins liées à des contraintes techniques ou budgétaires qu’à la crainte de mettre en lumière des problèmes juridiques.

L’enjeu est d’autant plus crucial que Meta continue d’investir massivement dans la construction de son “Metaverse”, avec des milliards engloutis dans sa division Reality Labs malgré des pertes dépassant 60 milliards de dollars en cinq ans. La présence avérée de mineurs dans “Horizon Worlds”, censé être réservé aux adultes, fragilise non seulement sa crédibilité mais aussi son combat judiciaire contre la FTC, qui souhaite interdire à Meta de tirer profit des données des moins de 18 ans.

Au-delà du duel entre versions contradictoires, la controverse illustre un dilemme central pour les géants du numérique : comment concilier innovation, respect des régulations et responsabilité sociale. Les experts rappellent que la réalité virtuelle, en raison de son caractère immersif, expose les jeunes à des expériences d’une intensité émotionnelle comparable à la vie réelle. Pour eux, ignorer ou minimiser ces risques pourrait avoir des conséquences durables sur la confiance du public et des régulateurs.

La question sera désormais au cœur des débats au Sénat américain, où une sous-commission du comité judiciaire a convoqué Meta pour s’expliquer. Mark Zuckerberg, qui promettait en 2021 que son entreprise continuerait à “faire de la recherche parce que c’est la bonne chose à faire”, devra convaincre qu’entre transparence scientifique et prudence juridique, Meta n’a pas choisi la seconde au détriment des enfants.

Source : Washington Post

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