Cyberpunk : Asma Mhalla décrit le nouvel État algorithmique

Dans son nouvel essai Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025), la politologue Asma Mhalla lance un avertissement sans détour : nous serions à l’aube d’un basculement où la démocratie perd sa substance au profit d’un pouvoir hybride inédit. Elle décrit un système où Donald Trump capte l’attention par le spectacle politique, tandis qu’Elon Musk et les géants de la Silicon Valley imposent, à travers leurs technologies, les codes d’un futur qui se construit hors du cadre démocratique.

À ses yeux, ce duo vide peu à peu la démocratie de sa substance et installe une logique de contrôle beaucoup plus insidieuse que les modèles autoritaires classiques. Un monde où le gouvernement ne gouverne plus, mais programme, dissout les repères et reconfigure la réalité dans le flux permanent des écrans.

Le livre retrace d’abord la séquence qui a mené à ce basculement. D’un côté, l’ère « post-vérité » a permis aux récits alternatifs et aux fake news de s’imposer grâce aux réseaux sociaux. De l’autre, l’« ère post-légale » affaiblit les contre-pouvoirs sans les abolir, en les rendant simplement inopérants. Le pas suivant, selon Mhalla, est la « post-state politics », où ce n’est plus la démocratie libérale qui compte, mais la refonte même de l’État par l’alliance du politique et de l’algorithmique.

Au cœur de ce mécanisme, on trouve ce que l’auteure appelle le « gaslighting politique » : une technique qui brouille, inverse et finit par imposer une vérité opératoire. Ce qui est dit devient vrai non pas parce que c’est prouvé, mais parce que c’est intégré dans la conversation publique. Ajoutons à cela la « censure par saturation », où la surabondance d’information et l’hyper-personnalisation des flux enferment chacun dans une bulle émotionnelle, et on comprend comment le terrain est préparé.

Asma Mhalla propose une image forte pour résumer cette mutation : le « Diléviathan », créature à deux têtes, mi-État, mi-Big Tech. Les plateformes captent l’adhésion et structurent le récit, tandis que l’État se transforme en opérateur d’efficacité. Le risque est celui d’une souveraineté privatisée, déterritorialisée, qui court-circuite les institutions traditionnelles.

L’actualité donne du poids à son analyse. La réélection de Donald Trump fin 2024, puis l’annonce par Elon Musk de son « America Party » en juillet 2025, renforcent ce nouveau modèle. Autour de Trump gravitent Musk, Zuckerberg, Bezos, Thiel et d’autres, dans une convergence assumée entre puissance politique et capitalisme technologique. Le « Projet 2025 », avec son fameux Department of Government Efficiency (DOGE), incarne cette volonté d’un exécutif unitaire soutenu par des algorithmes qui opèrent en dehors du cadre légal classique.

L’auteure appelle ce système une « fluxcratie », où le pouvoir ne repose plus sur les institutions, mais sur la vitesse et l’attention. Dans ce régime, la démocratie ne disparaît pas, elle s’épuise dans le flux permanent.

Pour Mhalla, ce n’est pas une dystopie de science-fiction : c’est une réalité en construction, sous nos yeux. Elle ne se contente pas d’alerter, elle propose aussi un « manuel de survie cognitive » : se réapproprier les mots, protéger son attention, cultiver la capacité de dire non. Autant de gestes simples, mais politiques, pour éviter que la souveraineté individuelle ne disparaisse complètement dans le grand récit algorithmique.

En somme, Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire est un texte engagé, qui met des mots clairs sur des transformations complexes. L’alerte est lancée : le futur ne se joue pas seulement dans les urnes, mais aussi dans les lignes de code et dans la manière dont nous consommons l’information. À lire !

Source : Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla, Seuil, 2025

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