Yoshua Bengio et Daron Acemoglu : entre promesses et périls de la révolution de l’IA

C’est à l’UQAM, devant un auditoire attentif composé d’étudiants, de chercheurs et de décideurs, que Yoshua Bengio, fondateur du Mila et pionnier de l’intelligence artificielle, et Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie 2024, ont échangé sur les enjeux économiques, sociaux et éthiques de l’IA. Cette rencontre, organisée en marge de la remise d’un doctorat honorifique à l’économiste du MIT, a offert un rare dialogue entre science et économie sur la portée réelle de cette révolution technologique.

L’intelligence artificielle s’impose comme l’une des révolutions les plus rapides et les plus puissantes de l’histoire moderne. Mais à quel prix et à quelle vitesse ? Pour Acemoglu, la particularité de cette mutation réside dans sa vitesse fulgurante, qui laisse peu de temps aux sociétés pour s’adapter. L’économiste y voit un enjeu de gouvernance : « Il faut agir de manière proactive, car attendre de comprendre tous les effets de l’IA reviendrait à se condamner à les subir. » Bengio, plus empirique, estime pour sa part que si les progrès récents sont indéniables, la transformation complète de nos vies prendra encore plusieurs décennies, pas quelques années.

Les deux hommes s’accordent sur un point : l’IA bouleversera profondément le travail intellectuel. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes, ce ne sont pas les emplois manuels qui sont les plus menacés, mais ceux de bureau et les professions intermédiaires. Acemoglu défend l’idée d’une « IA pro-travailleur », conçue pour compléter plutôt que remplacer, tandis que Bengio observe déjà les premiers effets sur les jeunes diplômés dans certains secteurs.

Sur le plan géopolitique, Bengio met en garde contre une concentration des bénéfices dans les mains de quelques géants américains et chinois : « Pour un pays comme le Canada, ce serait catastrophique si les profits de l’IA restaient captifs des entreprises étrangères. » Acemoglu abonde : la centralisation économique et informationnelle des données, entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, représente selon lui un risque politique majeur.

Les deux chercheurs estiment aussi que les risques de dérive précèdent la super-intelligence. Bengio évoque le danger des systèmes mal alignés sur les valeurs humaines ou instrumentalisés à des fins destructrices, tandis qu’Acemoglu pointe les modèles économiques des grandes entreprises technologiques : « Les problèmes ne viendront pas seulement de l’IA, mais des sociétés qui la contrôlent. »

Bengio a aussi soulevé un enjeu rarement discuté : la vulnérabilité des pays non-frontières, comme le Canada ou plusieurs nations européennes, face à une concentration technologique mondiale. Il craint que l’écart entre les centres de recherche dominants et les économies périphériques ne se creuse davantage, privant certains pays de la capacité d’innover de manière souveraine. Selon lui, seule une politique publique ambitieuse, axée sur la recherche ouverte et la formation, permettra d’éviter cette dépendance croissante.

Acemoglu, de son côté, a insisté sur la nécessité d’un nouvel équilibre démocratique : « L’intelligence artificielle ne doit pas devenir une technologie faite pour les gens, mais avec les gens. » Il plaide pour une gouvernance internationale capable d’encadrer les usages, à l’image de ce que devrait être une “ONU de l’IA”, une instance où les nations collaboreraient pour limiter les dérives économiques, sécuritaires ou environnementales liées à cette technologie.

Enfin, tous deux ont insisté sur la responsabilité collective. Bengio a conclu sur une note presque humaniste : « Nous vivons une époque où chaque décision compte. Si vous voulez que votre vie ait du sens, vous n’auriez pas pu naître à un moment plus déterminant. » Acemoglu a renchéri : croire que tout est joué d’avance serait la plus grande erreur ; l’humanité garde encore la main, pourvu qu’elle choisisse de s’en servir.

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