
Pour une génération entière de fans, l’intelligence artificielle est devenue l’outil ultime pour façonner, détourner ou amplifier l’image de leurs idoles. L’article de Kat Tenbarge dans The Verge décrit une transformation profonde. La relation entre célébrités et admirateurs se déplace dans un terrain où le consentement devient flou, où la monétisation de l’engagement domine, et où les identités numériques des stars circulent sans contrôle. Ce nouveau phénomène, que l’on pourrait qualifier d’économie de l’influence dopée à l’IA, bouleverse les normes du fandom et ravive des questions sur le respect, les limites et le pouvoir.
Tout commence avec Ariana Grande. En octobre, une publication montrant que la chanteuse semblait exaspérée par les images générées par IA a déclenché une discussion tendue. Malgré son refus explicite, des fans persistent à créer et diffuser des montages qui exploitent son image. Kat Tenbarge rappelle qu’un simple fil de commentaires peut désormais devenir un champ de bataille idéologique, où certains défendent les limites fixées par l’artiste tandis que d’autres revendiquent leur « droit » à manipuler sa représentation pour faire réagir la communauté. Selon Brandon, gestionnaire d’un compte fan de Grande suivi par près de 25 000 abonnés, l’explication tient en deux mots : « gagner vite ». Ce type de contenu garantit des réactions, donc des revenus sur X, qui récompense l’engagement des comptes vérifiés.
Ces images et vidéos dépassent souvent l’hommage ludique. Ariana Grande s’est dite « terrifiée » par la prolifération de faux chants réalisés avec sa voix par IA. Grimes, qui avait un temps encouragé l’usage créatif de sa voix dans des productions générées par IA, admet désormais avoir été profondément mal à l’aise. Même des personnalités habituées à la technologie comme Jake Paul ou iJustine ont mesuré les dérives possibles après avoir offert leur image à Sora, l’outil vidéo d’OpenAI qui permet à n’importe qui de manipuler des visages publics. Les vidéos deviennent virales, impossibles à retirer une fois copiées ailleurs, et parfois empreintes d’homophobie ou d’humiliations gratuites.
Au-delà des célébrités qui acceptent de jouer le jeu, volontairement ou non, certains contenus plongent dans la violence et la sexualisation. L’article rappelle les cas de Taylor Swift, Jenna Ortega ou Scarlett Johansson, toutes victimes de détournements explicites. Après les montages violents ciblant Swift début 2024, une partie de la communauté avait tenté d’organiser des opérations de signalement, ce qui avait contribué à inspirer des réponses législatives, comme le Take It Down Act. Mais ces textes peinent à endiguer la propagation. Chelsea, une militante féministe citée par Tenbarge, observe une tendance inquiétante : une banalisation de ces contenus, alimentée par l’idée erronée que « les célébrités l’ont cherché en devenant célèbres ».
Cette logique est renforcée par les chatbots génératifs basés sur des personnalités vivantes. Sur Instagram et Facebook, il suffit de désigner un bot comme « parodie » pour contourner les règles. Résultat : des versions pseudo-Ariana Grande ou pseudo-Taylor Swift abondent dans les messages privés, souvent sexualisées ou programmées pour flatter l’utilisateur. Meta interdit théoriquement cette pratique, mais Tenbarge note qu’une simple recherche fait remonter une dizaine de bots imitant Grande. Certains sont gérés par des enfants, comme cette jeune utilisatrice indienne de 11 ans, dont le chatbot proposait une ambiance « sultry » en évoquant une « chambre virtuelle romantique ». Meta a supprimé les comptes concernés après avoir été contactée.
Dans ce contexte, certains fans s’inquiètent eux-mêmes de la dérive. Mariah, étudiante en cinéma, souligne qu’il devient difficile même pour une actrice comme Paget Brewster de distinguer un simple screenshot lumineux d’une image générée. Cette confusion permanente alimente une atmosphère de suspicion. Elle déplore que les créations faites à la main, longtemps au cœur des communautés de fans, soient remplacées par une esthétique artificielle, répétitive et déshumanisante.
Si les plateformes encouragent indirectement ces pratiques en liant engagement et rémunération, l’effet se voit particulièrement sur X. Selon Tabbey, le ragebait ( contenu volontairement provocateur ) a explosé depuis que la plateforme rémunère les comptes vérifiés. Or, dans les communautés de fans, l’émotion et l’attachement aux artistes facilitent les débordements. De fausses images d’Ariana Grande portant des T-shirts modifiés par IA ont par exemple circulé récemment, insinuant qu’elle reconnaissait des controverses sur sa vie sentimentale. Le jeune fan à l’origine d’un retweet devenu viral reconnaît aujourd’hui qu’il aurait dû supprimer la publication, conscient du potentiel de manipulation de ces montages.
L’enquête montre également que cette économie grise attire des créateurs de contenus non consensuels, parfois sexuels, souvent violents. Certains exploitent même ces productions pour en tirer un profit direct, malgré l’indignation qu’elles suscitent. Pour Jamie Cohen, professeur en études des médias, le mécanisme est simple : l’IA produit des réponses moyennes, souvent biaisées, et l’utilisateur projette ses propres fantasmes ou frustrations sur ces simulacres. Pour les femmes, explique-t-il, cette logique mène presque toujours à la sexualisation.
En toile de fond, une question demeure : que devient la frontière entre admiration et objectification à l’heure des outils génératifs accessibles à tous ? Tabbey, qui observe ces comportements depuis Nashville, estime que les fans plus âgés ont la responsabilité d’expliquer que ces pratiques ne sont pas anodines. Ils ont connu le débat sur le respect de la vie privée des artistes, les dérives des tabloïds, puis les premiers combats pour les limites du fandom. Elle craint aujourd’hui une régression.
Ce constat rejoint l’idée centrale du reportage : l’IA donne aux fans un sentiment de pouvoir ( parfois une illusion ) sur l’image de leur idole. Ce pouvoir n’est pas neutre. Il transforme les célébrités en avatars manipulables, en personnages de fiction à disposition, sans que leur volonté n’ait d’importance. Dans certains cas, ce glissement n’est qu’un jeu. Dans d’autres, il se rapproche dangereusement du harcèlement. Et dans un paysage numérique dominé par les métriques d’engagement, il devient un carburant pour ceux qui cherchent visibilité et revenus.
Cette nouvelle économie de l’influence pose finalement un enjeu de société. Tenbarge montre que les règles n’existent pas encore, que les normes sont instables, et que les plateformes avancent à tâtons. Entre les fans sincères, les opportunistes, les créateurs anonymes et les célébrités souvent démunies, les frontières se brouillent. Une chose est sûre : l’IA n’a pas seulement modifié la créativité des fans. Elle reconfigure les rapports de pouvoir, multiplie les zones d’abus possibles et ouvre une discussion urgente sur l’autonomie des personnes dans un monde où leur visage peut être reproduit d’une simple requête.
Et dans cet univers où l’identique peut être réinventé sans fin, il reste à espérer que les communautés sauront reconnaître que derrière les avatars se trouvent encore des êtres humains. Les célébrités l’ont dit souvent, mais rarement avec autant d’actualité : le respect n’est pas un paramètre que l’on peut désactiver.
Source : The Verge
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