
Alors que l’intelligence artificielle progresse à une cadence effrénée, plusieurs dirigeants de la tech canadienne estiment que l’appui financier du gouvernement fédéral ne suit pas le mouvement. Au cœur des critiques, le Compute Access Fund, programme de 300 millions de dollars annoncé en 2024 pour aider les entreprises à financer l’entraînement et l’exploitation de modèles d’IA. Plus d’un an et demi après sa conception, il n’a encore versé aucun fonds et son processus d’analyse, étalé en plusieurs étapes, glissera possiblement jusqu’en 2026.
Pour des entrepreneurs, ce décalage est criant. Moody Abdul, cofondateur de Klarify à Toronto, dont la demande a été rejetée, résume la frustration : dans un secteur où de nouvelles avancées surviennent chaque semaine, un programme qui met autant de temps à se concrétiser devient rapidement obsolète. D’autres candidats, comme la jeune pousse Turbopuffer à Ottawa, disent être laissés dans l’attente, sans visibilité sur l’échéancier.
Le ministre fédéral de l’IA, Evan Solomon, reconnaît la lenteur, en partie attribuable au volume de dossiers reçus, mais rappelle que le programme ne peut satisfaire toutes les demandes de puissance de calcul. Son ministère doit en parallèle élaborer une nouvelle stratégie en IA, une stratégie quantique et des mesures liées à la souveraineté numérique. Il souligne que les décisions finales n’ont pas encore été annoncées, rendant prématures les critiques quant aux priorités du programme.
Plusieurs voix du secteur s’inquiètent toutefois que le gouvernement mise trop sur le financement d’infrastructures et d’entraînements de modèles au détriment des entreprises qui créent des applications concrètes. Selon Daniel Wigdor, directeur général d’Axl à Toronto, les modèles fondamentaux et les centres de données finiront par être des commodités, poussant les acteurs à s’affronter sur les prix. Les gains économiques viendront plutôt des logiciels tirant parti de ces plateformes, comme cela s’est produit à l’ère d’internet avec la montée de Google, Meta et Shopify.
Des entrepreneurs de l’IA appliquée abondent dans le même sens. Scott Stevenson, PDG de Spellbook, affirme que les programmes fédéraux reposent encore sur une vision datée de l’IA, centrée sur la recherche, des équipes de chercheurs et l’entraînement coûteux de modèles. Or sa propre entreprise, qui compte près de 4 000 clients, bâtit ses outils juridiques en s’appuyant sur des modèles existants. Selon lui, les concurrents qui ont tenté de créer leurs propres modèles sont à la peine ou ont cessé leurs activités. D’autres dirigeants, comme Ryan Wilson de Walter Software à Vancouver, estiment également que seule une poignée d’acteurs mondiaux peuvent désormais prétendre développer des modèles généralistes performants.
Le gouvernement rejette pour l’instant l’idée qu’il privilégie les modèles fondamentaux plutôt que les applications. Evan Solomon rappelle que le CAF n’a encore annoncé aucune attribution. Il ajoute que des signaux dans le dernier budget fédéral visent à soutenir davantage les entreprises qui développent des solutions concrètes, notamment par des ajustements au programme de crédits d’impôt pour la recherche scientifique et le développement expérimental.
Pour certains acteurs du milieu, des changements structurels restent nécessaires. Daniel Wigdor propose par exemple de réorienter le programme SR&ED afin que les fonds aillent aux clients des startups et non aux startups elles-mêmes, ce qui faciliterait les premières ventes et laisserait le marché déterminer les gagnants. Il plaide aussi pour financer des instituts d’IA tournés vers la commercialisation. Adam Keating, PDG de CoLab et membre du groupe de travail fédéral sur l’IA, partage l’idée qu’un appui accru aux entreprises d’applications permettrait des résultats rapides. Il croit néanmoins que le gouvernement cherche réellement à accélérer la cadence.
Cette divergence de rythme entre l’État et un secteur en mutation rapide révèle un enjeu profond : comment élaborer une politique industrielle efficace alors que la technologie évolue plus vite que les programmes publics censés la soutenir.
Source : Globe and Mail
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