Un réseau de 73 comptes diffuse de faux messages du PM britannique sur TikTok

Sur TikTok, Keir Starmer est devenu l’otage parfait de l’économie des clics. Depuis le printemps, des dizaines de comptes reprenant l’esthétique de médias sérieux diffusent en boucle de fausses annonces du Premier ministre britannique générées par intelligence artificielle, où il promet couvre feu national, nouvelles taxes punitives ou mesures liberticides. Non pas pour influencer une élection au profit d’une puissance étrangère, mais pour faire de l’argent, vidéo après vidéo.

C’est la principale conclusion d’une enquête de NewsGuard, qui a mis au jour un réseau d’au moins 73 comptes TikTok aux noms rassurants comme BBB Uk News, Albion News ou Daily Britain News. Ces comptes recyclent de véritables images de responsables politiques ou de présentateurs télé, sur lesquelles ils posent une bande sonore synthétique imitant la voix de Keir Starmer ou d’autres personnalités. Entre le 1er et le 8 décembre 2025, ces comptes ont publié près de 200 vidéos cumulant près d’un million de vues, et plus de 6 000 vidéos depuis leur création pour la plupart au printemps.

Leur logique est d’abord économique. En produisant à la chaîne des contenus spectaculaires autour de sujets anxiogènes, ces « fermes à contenus » semblent chercher à profiter du programme de rémunération des créateurs de TikTok. Une grande majorité des comptes identifiés atteignent les seuils nécessaires pour être éligibles à la monétisation, et les revenus potentiels associés au volume de vues enregistré au début de décembre montrent que cette stratégie peut rapporter plusieurs milliers de dollars par semaine.

Pour des spécialistes de la désinformation numérique, cette opération ressemble aux autres campagnes motivées avant tout par le profit. Les outils permettant de générer voix et vidéos synthétiques sont largement accessibles et simples d’emploi, ce qui facilite la production à grande échelle. En parallèle, les systèmes de recommandation des plateformes privilégient les contenus générant de l’engagement, même lorsque leur véracité est douteuse.

Les règles de TikTok interdisent pourtant explicitement les contenus réalistes générés par IA qui induisent le public en erreur, en particulier lorsqu’ils touchent à des sujets d’intérêt public. La plateforme exige aussi que les créateurs identifient clairement les vidéos synthétiques. Or, dans les faits, les vidéos du réseau identifié ne sont presque jamais étiquetées. Et lorsqu’elles le sont, l’étiquette provient des créateurs eux-mêmes plutôt que d’une détection automatisée. TikTok a supprimé une partie des comptes signalés, mais plusieurs dizaines restent actifs.

La campagne trouve un terrain fertile dans un contexte politique instable. Le Premier ministre britannique affronte des niveaux d’impopularité rarement vus pour un chef de gouvernement britannique, tandis que son parti comme les conservateurs sont distancés dans certains sondages par le parti populiste Reform UK de Nigel Farage. L’annonce controversée d’un programme national d’identité numérique a alimenté des inquiétudes sur la surveillance gouvernementale, et les auteurs d’hypertrucages exploitent précisément ces peurs. Une vidéo annonçant un couvre feu fictif dans tout le pays a dépassé les 400 000 vues sur TikTok avant d’être relayée sur X et Facebook, où elle a encore gagné en visibilité. Aucune mesure de ce type n’a évidemment été annoncée.

L’analyse des contenus suggère une coordination poussée. Les comptes se suivent entre eux, publient les mêmes vidéos à quelques heures d’intervalle et répètent les mêmes scénarios. En novembre, une cinquantaine d’entre eux ont relayé simultanément de fausses informations sur les pensions, tandis qu’une soixantaine diffusaient des allégations tout aussi inventées sur de prétendues nouvelles lois concernant la conduite automobile. Des analyses automatisées confirment que les bandes sonores des vidéos sont presque toutes générées par IA.

Ce que révèle cette enquête, c’est l’émergence d’un nouveau stade dans l’usage des hypertrucages. Jusqu’ici, la plupart des campagnes repérées utilisaient l’IA pour amplifier des discours idéologiques, influencer des élections ou manipuler des opinions. Ce réseau va plus loin : il industrialise la production de deepfakes ciblant un chef de gouvernement dans le seul but de générer du revenu publicitaire. Avec des outils désormais accessibles au grand public, il devient extrêmement simple de produire massivement des contenus synthétiques crédibles, et les plateformes peinent encore à les détecter.

Cette affaire met en lumière un enjeu majeur pour les démocraties modernes. Les plateformes doivent appliquer efficacement leurs propres règles, notamment sur l’étiquetage obligatoire des contenus générés par IA. Les autorités publiques doivent réfléchir aux mécanismes permettant de limiter la diffusion de hypertrucages politiques, en particulier lorsqu’ils sont produits dans un but commercial. Et les citoyens doivent développer de nouveaux réflexes de vigilance face à des vidéos convaincantes, mais entièrement fictives.

Pour le Premier ministre britannique Keir Starmer, cet épisode illustre la facilité avec laquelle l’image d’un dirigeant peut être détournée à grande échelle. Pour le reste du monde, c’est un avertissement. À l’approche de nombreuses élections en 2026 et 2027, la combinaison d’IA générative, de modèles de rémunération basés sur le volume et de plateformes encore mal préparées pourrait transformer les campagnes politiques en terrains propices aux falsifications rentables.

Source : NewsGuard’s Reality Check

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