
À Silicon Valley, mesurer son âge biologique est devenu un marqueur social autant qu’un rituel de bien-être. Entrepreneurs, investisseurs et cadres de la tech dépensent des centaines, parfois des milliers de dollars pour savoir si leur corps vieillit plus vite ou plus lentement que leur âge civil. Le phénomène repose pourtant sur une science encore largement débattue, y compris par ceux qui ont contribué à la créer.
L’investisseuse Meltem Demirors illustre bien cette tendance. Associée du fonds Crucible Capital, elle affirme préférer investir son argent dans des expériences de longévité plutôt que dans des biens matériels. En septembre dernier, à 38 ans, elle a passé trois tests d’âge biologique différents. Les résultats allaient de 21 à 40 ans selon les méthodes utilisées. Une dispersion qui l’a laissée dubitative, surtout face au test suggérant un vieillissement accéléré.
Ce genre d’écart n’a rien d’exceptionnel. Dans les cercles technologiques, la quête de l’âge biologique est souvent associée à l’idée de « hacker » le vieillissement. Des figures comme Bryan Johnson, entrepreneur et influenceur santé, affirment avoir passé plus d’une centaine de tests dans l’espoir de ralentir, voire d’inverser, le vieillissement. À l’inverse, des résultats défavorables provoquent parfois de véritables crises d’angoisse, selon Max Marchione, fondateur de la société Superpower, qui commercialise elle aussi un test d’âge biologique.
Du côté des chercheurs, le regard est beaucoup plus réservé. Plusieurs spécialistes du vieillissement, dont certains ont participé au développement des modèles utilisés par ces entreprises, soulignent un problème fondamental. Il n’existe pas de définition scientifique consensuelle de ce qu’est réellement l’âge biologique. Contrairement à l’âge chronologique, mesuré par le temps, l’âge biologique repose sur des indicateurs multiples, interprétés différemment selon les modèles.
Matt Kaeberlein, ancien directeur de l’Institute for Healthy Aging and Longevity de l’Université de Washington et aujourd’hui à la tête d’Optispan, résume la difficulté de manière directe. On ne peut pas mesurer précisément un concept qui n’est pas clairement défini. Nir Barzilai, directeur de l’Institute for Aging Research à l’Albert Einstein College of Medicine, dit avoir lui-même obtenu des résultats allant de vingt ans plus jeune à quatre ans plus vieux que son âge réel en testant plusieurs produits du marché.
Malgré ces doutes, le secteur est en pleine expansion. Une quinzaine d’entreprises proposent aujourd’hui des tests d’âge biologique, à des prix variant de 95 à près de 600 dollars, souvent intégrés à des panels de bilans de santé plus larges. Selon PitchBook, ces sociétés ont levé environ 800 millions de dollars en capital de risque. Parmi les investisseurs figurent notamment Bernard Arnault, via des participations dans Thorne et Tally Health.
Chaque entreprise développe sa propre approche. Certaines analysent des biomarqueurs sanguins comme le glucose ou les globules blancs, d’autres se concentrent sur le microbiome intestinal ou sur des marqueurs épigénétiques liés à la méthylation de l’ADN. Des sociétés comme Viome, TruDiagnostic, Thorne ou Superpower revendiquent des modèles distincts, parfois issus de travaux universitaires reconnus, mais rarement validés pour un usage individuel précis.
Les « horloges biologiques » ont émergé au début des années 2010, lorsque des chercheurs comme Steve Horvath et Gregory Hannum ont montré qu’il était possible d’estimer l’âge à partir de modifications épigénétiques. Ces modèles se sont révélés utiles pour comparer des groupes de population, mais leur précision au niveau individuel reste incertaine. Daniel Belsky, chercheur à l’Université Columbia et co-auteur du modèle DunedinPACE, rappelle que de nombreux biais techniques ou biologiques, comme l’heure du prélèvement ou une infection récente, peuvent influencer les résultats.
Certains scientifiques estiment néanmoins que ces tests peuvent avoir une valeur indirecte. Steve Horvath considère qu’ils encouragent les gens à s’intéresser davantage à leur santé, à condition de ne pas interpréter les chiffres comme une prédiction de leur espérance de vie. D’autres, comme Kaeberlein, jugent au contraire que ces outils sont prématurés et potentiellement nuisibles, en particulier si des décisions médicales sont prises sur la base de résultats peu fiables.
Sur le plan réglementaire américaine, aucun test d’âge biologique n’a reçu d’approbation spécifique de la Food and Drug Administration. La plupart sont vendus comme des tests de laboratoire développés en interne, un cadre qui échappe encore largement à la régulation fédérale américaine.
Malgré tout, l’engouement ne faiblit pas. Viome a levé 25 millions de dollars en 2024 auprès d’investisseurs comme Marc Benioff et Khosla Ventures. Hims & Hers Health, valorisée autour de 8 milliards de dollars, a annoncé en novembre le lancement de son propre test incluant l’âge biologique. Dans les événements de la tech, le sujet est devenu une conversation courante, presque un nouveau signe extérieur de préoccupation pour la santé.
Même les critiques les plus prudentes reconnaissent une forme d’utilité sociale à cette mode. Meltem Demirors, consciente des limites scientifiques, dit ne pas prendre ces résultats comme des vérités absolues, mais comme des pistes de réflexion. Pour elle, comme pour beaucoup dans la Silicon Valley, l’âge biologique n’est pas une certitude scientifique, mais un outil parmi d’autres dans une quête personnelle de bien-être et de contrôle du temps.
Source : The Information
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