
Après avoir investi massivement dans la formation interne, EY Canada doit désormais composer avec un phénomène inattendu mais de plus en plus répandu dans les grandes organisations, la fatigue liée à l’intelligence artificielle. Le cabinet de services professionnels ajuste son discours et ses méthodes pour convaincre les employés encore réticents que l’IA a sa place dans leur quotidien.
En 2025, EY Canada a consacré environ 400 000 heures à la formation de ses employés afin de préparer son effectif à l’adoption de l’IA. Selon son chef de la direction technologique, Biren Agnihotri, l’enjeu n’est plus seulement de former, mais de maintenir l’adhésion. Le cabinet a identifié des groupes d’employés combinant un faible niveau de compétences et une faible volonté d’adopter l’IA, ce qui l’a poussé à revoir sa stratégie pour éviter la surcharge et le découragement.
Environ 75 % des professionnels d’EY au Canada ont atteint un niveau jugé satisfaisant de littératie en IA depuis le lancement, en 2022, d’un programme interne de 12 millions de dollars. Malgré cela, certains employés ont signalé se sentir dépassés, au point de ne plus savoir par où commencer. Un sentiment que Biren Agnihotri résume par une expression désormais courante dans le secteur, la fatigue de l’IA.
Ce malaise dépasse largement EY. Le Boston Consulting Group parle d’un « plafond de silicium », une limite atteinte par de nombreux travailleurs du savoir. Une enquête du cabinet menée auprès de 10 600 dirigeants et employés dans 11 pays montre que l’adoption régulière de l’IA plafonne autour de 51 %, principalement en raison d’un manque de formation concrète et d’exposition pratique. La pression constante pour intégrer de nouveaux outils contribue à cette saturation.
Des constats similaires émergent ailleurs au Canada. Chez Accenture, la direction de l’IA reconnaît que certaines compétences humaines deviennent centrales précisément parce qu’elles ne sont pas automatisables. Dans le secteur juridique, des dirigeants de jeunes pousses technologiques rapportent une lassitude émotionnelle face au flot continu de solutions d’IA proposées aux professionnels.
La pression est d’autant plus forte que les longues semaines de travail restent la norme dans le conseil. Chez KPMG, l’utilisation de l’IA fait désormais partie des critères d’évaluation annuelle. Ailleurs, certains candidats doivent réussir des tests en IA avant même d’obtenir une entrevue, notamment chez McKinsey. En parallèle, des déclarations alarmistes, comme celles de Dario Amodei, le patron de Anthropic, alimentent les inquiétudes en évoquant la possible disparition de nombreux emplois débutants.
Chez EY Canada, qui compte près de 9 000 employés, la réponse passe par un accompagnement plus nuancé. Les travailleurs sont invités à dialoguer avec un robot conversationnel interne présenté comme un « partenaire de réflexion », chargé d’expliquer comment l’IA transformera leur métier. Les employés très compétents et motivés servent de relais internes, tandis que les plus sceptiques bénéficient d’un encadrement spécifique axé sur l’éthique, la gestion des réponses ambiguës des outils et l’expérimentation dans des environnements sécurisés.
Pour Biren Agnihotri, cette approche reconnaît une réalité simple, même des professionnels hautement qualifiés ont dû assimiler en quelques années l’analytique avancée, l’apprentissage profond, l’IA générative et maintenant les agents autonomes. Une accélération qui touche aussi les clients d’EY. Une enquête mondiale du cabinet révèle d’ailleurs que 43 % des employés canadiens interrogés craignent une dépendance excessive à l’IA.
Le dirigeant rejette toutefois l’idée que l’IA remplacera massivement les jeunes consultants. EY se positionne comme « client zéro », testant ses propres outils avant de les recommander, surtout lorsqu’il s’agit de technologies encore fragiles comme l’IA agentique, qui nécessitent des humains dans la boucle pour garantir un usage responsable. Le cabinet continue ainsi de recruter des diplômés en gestion et en ingénierie au Canada.
Pour EY, l’IA n’est pas l’affaire d’une élite technologique. C’est une responsabilité partagée, du stagiaire jusqu’au chef de la direction, une transformation qui s’opère à l’échelle des organisations, des industries et du pays.
Source : The Logic
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