
L’agence américaine de l’immigration et des douanes, Immigration and Customs Enforcement, explore ouvertement le recours aux technologies publicitaires commerciales pour appuyer ses activités d’enquête. Le 23 janvier 2026, ICE a publié sur le portail fédéral SAM.gov une demande d’information visant des entreprises spécialisées en « big data commercial » et en technologies publicitaires, des outils conçus à l’origine pour le ciblage marketing mais désormais envisagés à des fins d’investigation.
Selon le document officiel, ICE souhaite mieux comprendre comment les fournisseurs de l’écosystème publicitaire peuvent « soutenir directement les activités d’enquête », tout en tenant compte des contraintes réglementaires et des attentes en matière de protection de la vie privée. La démarche relève pour l’instant d’une étude de marché et non d’un appel d’offres formel, précise l’agence.
Le calendrier de cette initiative attire l’attention. Elle intervient un peu plus d’un an après une enquête de WIRED publiée en novembre 2024, qui révélait que des courtiers en données vendaient librement plus de trois milliards de coordonnées de téléphones permettant de retracer les déplacements de militaires et de personnels du renseignement américains en Allemagne. Les données permettaient notamment d’identifier des allers-retours vers la base de Lucius D. Clay Kaserne, quartier général de l’armée américaine en Europe.
Cette affaire avait mis en évidence l’incapacité du Pentagone à empêcher la commercialisation de données de localisation sensibles, malgré des enjeux évidents de sécurité nationale. La demande d’ICE montre que les mêmes infrastructures de collecte intéressent désormais directement les autorités civiles chargées des enquêtes criminelles.
ICE précise agir par l’entremise de sa division des technologies de l’information, rattachée à Homeland Security Investigations, la branche d’enquête du Department of Homeland Security. L’agence affirme travailler avec des volumes croissants de données criminelles, civiles et administratives provenant de sources internes et externes, et rechercher des solutions commerciales clés en main comparables à celles utilisées pour l’analyse de risques juridiques et de données d’enquête à grande échelle.
L’industrie des technologies publicitaires repose sur une collecte massive de données issues d’applications mobiles, de sites web et d’objets connectés. Les courtiers en données agrègent des informations de localisation, des historiques de navigation, des comportements d’achat et des identifiants publicitaires afin de créer des profils détaillés destinés au ciblage marketing.
Appliquées à un contexte d’enquête, ces capacités deviennent des outils de surveillance puissants. Les données de localisation issues des kits de développement publicitaire intégrés aux applications permettent de reconstituer des déplacements précis dans le temps. Les techniques de résolution d’identité relient des identifiants publicitaires pseudonymes à des individus réels par recoupement probabiliste ou déterministe.
ICE reconnaît dans son document l’existence de contraintes réglementaires et d’attentes en matière de vie privée, sans toutefois préciser comment ces enjeux seraient traités. Aux États-Unis, la protection des données personnelles repose sur un patchwork de lois étatiques. La Californie fait figure d’exception avec un régime plus strict imposant notamment l’enregistrement des courtiers en données et, à partir d’août 2026, un mécanisme centralisé de suppression des données, annoncé par le bureau du procureur général de Californie en novembre 2025.
Au niveau fédéral, aucune loi globale sur la protection des données n’a encore été adoptée. Cette situation permet aux agences gouvernementales d’acheter des données commerciales que la Constitution leur interdirait de collecter directement sans mandat, un contournement souvent évoqué par les juristes spécialisés en libertés civiles.
La jurisprudence reste incertaine. En 2018, la Cour suprême des États-Unis a jugé dans l’arrêt Carpenter v. United States que l’accès aux données de localisation historique détenues par des opérateurs télécoms nécessitait un mandat. La question de savoir si ce principe s’applique aussi à l’achat de données équivalentes auprès de courtiers privés demeure ouverte, comme le soulignait Orin Kerr dans son analyse publiée dans le Harvard Law Review en 2019.
L’intérêt d’ICE pour ces technologies souligne une tension croissante entre efficacité opérationnelle et protection des droits fondamentaux. Les mêmes outils qui facilitent le travail d’enquête peuvent exposer des populations entières à une surveillance diffuse et peu encadrée, tout en posant des risques concrets pour la sécurité des personnels militaires et gouvernementaux, comme l’a montré l’enquête de WIRED.
À ce stade, la demande d’information ne constitue pas un changement de politique officiel. Elle révèle toutefois que les autorités américaines examinent sérieusement l’exploitation d’infrastructures publicitaires commerciales à des fins de surveillance. Une évolution qui relance le débat sur la nécessité d’un encadrement législatif clair des données commerciales, tant pour les entreprises privées que pour l’État.
Source : PPC Land, Wired, ICE RFI
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