
Les géants des réseaux sociaux s’apprêtent à affronter l’une des plus importantes offensives judiciaires de leur histoire. À compter de cette semaine, une série de procès aux États-Unis mettra à l’épreuve une nouvelle stratégie juridique qui assimile les plateformes sociales à des produits défectueux et addictifs, sur le modèle des poursuites intentées contre l’industrie du tabac à la fin du XXe siècle.
Sont visées Meta, TikTok, Snap et YouTube. Des milliers de plaintes ont été déposées par des adolescents, des parents, des districts scolaires et plusieurs États, qui accusent ces entreprises d’avoir sciemment conçu des mécanismes favorisant une utilisation compulsive chez les mineurs, avec des conséquences sur leur santé mentale.
Le premier procès dit « pilote » débute à Los Angeles, devant la Cour supérieure de Californie. Il oppose une jeune femme aujourd’hui âgée de 20 ans, identifiée sous les initiales K.G.M., à plusieurs plateformes qu’elle affirme avoir utilisées dès l’enfance. Selon la poursuite, cette exposition précoce aurait contribué à l’apparition d’anxiété, de dépression et de troubles de l’image corporelle. Ce dossier servira de test juridique pour des centaines d’autres causes similaires.
L’enjeu dépasse largement le cas individuel. Les avocats des plaignants soutiennent que des fonctionnalités comme le défilement infini, la lecture automatique des vidéos et les recommandations algorithmiques ont été pensées pour maximiser le temps passé à l’écran, au détriment du bien-être des utilisateurs les plus jeunes. Ils comptent s’appuyer sur des documents internes montrant que certains dirigeants étaient conscients des effets négatifs potentiels de ces choix de conception.
Pour les entreprises, le risque est majeur. Une décision défavorable pourrait ouvrir la voie à des dommages financiers considérables et imposer des changements structurels dans le fonctionnement même des plateformes. Le parallèle avec les procès contre les cigarettiers est assumé par les plaignants, qui rappellent que ces batailles judiciaires avaient mené, dans les années 1990, à des règlements historiques et à un durcissement de la réglementation.
Les groupes technologiques contestent vigoureusement ces accusations. Ils affirment qu’il n’existe pas de consensus scientifique établissant un lien de causalité direct entre l’usage des réseaux sociaux et l’addiction ou les troubles psychologiques. Ils invoquent également les protections prévues par le droit américain, notamment celles qui limitent la responsabilité des plateformes pour les contenus et les usages générés par les utilisateurs.
Dans ce contexte tendu, plusieurs dirigeants pourraient être appelés à témoigner, dont Mark Zuckerberg pour Meta et Neal Mohan pour YouTube. Les jurys, appelés à entendre des récits personnels d’adolescents et de parents, joueront un rôle central dans l’issue de ces procès, un facteur qui ajoute à l’incertitude pour les entreprises mises en cause.
Au-delà des tribunaux, ces procédures s’inscrivent dans un mouvement mondial de remise en question du modèle des réseaux sociaux. L’Union européenne, le Royaume-Uni et l’Australie ont déjà adopté ou renforcé des lois visant à mieux protéger les mineurs en ligne. Aux États-Unis, malgré de nombreuses auditions parlementaires, les initiatives législatives ont jusqu’ici peiné à aboutir.
Faute de consensus politique, la justice pourrait donc devenir le principal levier de changement. Pour les familles et les groupes de défense impliqués, ces procès représentent une tentative de redéfinir les responsabilités des plateformes numériques envers les plus jeunes. Pour l’industrie technologique, ils constituent un test décisif, susceptible de transformer durablement la manière dont les réseaux sociaux sont conçus, exploités et encadrés.
Source : NY Times, The Guardian, LA Times
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