Mozilla veut bâtir une alliance alternative de l’IA face aux géants du secteur

Mozilla, l’organisation sans but lucratif à l’origine du navigateur Firefox, entend jouer à nouveau le rôle de contrepoids dans l’industrie technologique. Cette fois, le combat ne se situe plus dans le marché des navigateurs, mais dans celui de l’intelligence artificielle, dominé par des acteurs comme OpenAI et Anthropic. À la manœuvre, Mark Surman, président de la Mozilla Foundation, qui assume pleinement une stratégie d’outsider.

Depuis sa ferme enneigée aux abords de Toronto, Surman coordonne ce qu’il appelle une « alliance rebelle », un réseau informel de jeunes entreprises, de développeurs et de technologues d’intérêt public qui souhaitent promouvoir une IA plus ouverte, plus transparente et mieux gouvernée. Une ambition qui s’inscrit dans l’ADN historique de Mozilla, déjà opposée par le passé à Microsoft, puis à Apple et Google, sur le terrain du web.

Cette stratégie repose sur un levier financier non négligeable. Mozilla dispose d’environ 1,4 milliard de dollars de réserves, qu’elle compte déployer pour soutenir des organisations et des entreprises dites « à mission ». L’objectif est de financer des projets axés sur la sécurité, la gouvernance et la transparence de l’IA, à contre-courant d’une industrie marquée par une croissance rapide et des garde-fous jugés insuffisants par ses détracteurs.

L’écart de moyens reste toutefois considérable. Mozilla Ventures, le fonds d’investissement lancé en 2022, avait initialement promis 35 millions de dollars pour des entreprises en démarrage. À titre de comparaison, OpenAI a levé plus de 60 milliards de dollars et Anthropic plus de 30 milliards, selon PitchBook. Les géants technologiques comme Google et Meta investissent, eux, des dizaines de milliards par an dans les centres de données et le recrutement de chercheurs spécialisés.

Mozilla incarne ainsi une frange de l’écosystème de l’IA qui s’inquiète de l’évolution d’OpenAI. Fondée en 2015 comme laboratoire de recherche à but non lucratif, l’organisation s’est progressivement transformée en entreprise commerciale après le lancement de ChatGPT à la fin de 2022. Aujourd’hui valorisée à environ 500 milliards de dollars, OpenAI conserve une structure hybride, mais plusieurs anciens employés dénoncent une priorité accordée à la croissance au détriment de la sécurité.

Anthropic est née en 2021 de dissensions internes chez OpenAI. L’entreprise revendique une approche plus prudente sur le plan de la sûreté, tout en menant une expansion commerciale rapide, avec une valorisation estimée à 350 milliards de dollars. Une position intermédiaire qui lui vaut des critiques à la fois politiques et industrielles.

À cette concurrence économique s’ajoute un contexte politique tendu aux États-Unis. L’administration de Donald Trump affiche une volonté claire de limiter les cadres réglementaires jugés contraignants, au nom de la compétition stratégique avec la Chine. Le conseiller présidentiel sur l’IA, David Sacks, a publiquement accusé Anthropic de promouvoir une IA dite « woke », tandis qu’un décret présidentiel vise à imposer un cadre réglementaire fédéral unique et à contester les lois adoptées par certains États.

Malgré ce climat, Surman affirme vouloir « faire pour l’IA ce que Mozilla a fait pour le web ». Dès 2019, la fondation avait réorienté ses efforts philanthropiques vers le concept d’« IA digne de confiance ». En 2023, elle lançait Mozilla.ai, puis renforçait son activité d’investissement. Aujourd’hui, Mozilla Ventures a soutenu plus de 55 entreprises, dont une part croissante de jeunes pousses spécialisées en IA.

Parmi elles, Trail, une startup allemande qui développe des solutions de gouvernance de l’IA pour les entreprises réglementées, ou encore Transformer Lab, fondée au Canada, qui propose des outils open source pour l’entraînement et l’évaluation de modèles avancés. Plusieurs fondateurs soutiennent la vision de Mozilla, tout en se montrant prudents face à la rhétorique de l’« alliance rebelle », qu’ils jugent mobilisatrice mais parfois réductrice.

D’autres acteurs, comme Oumi, mettent en garde contre les stratégies des grandes entreprises technologiques, accusées de contribuer à l’open source tout en conservant une logique de domination. Leur dirigeant, Manos Koukoumidis, estime que les géants de l’IA prennent des raccourcis en matière de sécurité et que l’innovation gagnerait à s’appuyer sur une communauté plus large et décentralisée.

Surman reconnaît que la bataille sera longue. D’ici 2028, il souhaite voir émerger un écosystème d’IA open source suffisamment mature pour devenir une option crédible et économiquement viable pour les développeurs. Mozilla s’est fixé, entre autres objectifs, une croissance annuelle de 20 pour cent de ses revenus hors recherche.

Pour beaucoup, l’idée qu’une alternative ouverte puisse rivaliser avec les géants de l’IA reste difficile à croire. Mozilla parie pourtant sur une accumulation de tendances favorables et sur l’histoire, convaincue qu’une coalition de petits acteurs peut encore peser face aux mastodontes du numérique.

Source : cnbc

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