
Le gouvernement du Québec amorce un virage stratégique en matière de souveraineté numérique. Le ministre du Numérique, Gilles Bélanger, doit présenter à Gatineau une vision qui mise sur le rapatriement des données et la création de centres de traitement informatique souverains alimentés par l’électricité québécoise. L’objectif affiché est clair : assurer au Québec un contrôle accru sur ses informations les plus sensibles.
Selon les informations dévoilées par le Journal de Québec, un investissement de 1,4 milliard de dollars serait prévu sur dix ans pour une quarantaine de projets. Cette somme représenterait environ 10 % de l’ensemble des efforts consacrés à la transformation numérique de l’État. Le plan prévoit notamment de renforcer le nuage gouvernemental du Québec afin d’y héberger les données stratégiques.
Ce repositionnement survient après plusieurs années marquées par une dépendance accrue envers des solutions infonuagiques offertes par des entreprises américaines comme Amazon Web Services et Microsoft Azure. Au départ, le gouvernement souhaitait fermer 457 centres de traitement jugés désuets et transférer jusqu’à 80 % des données vers ces plateformes, promettant des économies annuelles de 100 millions de dollars. Or, la facture aurait atteint 372 millions de dollars et les économies attendues ne se sont pas matérialisées.
La question de la sécurité juridique des données alimente aussi le débat. Depuis l’adoption aux États-Unis du Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act en 2018, les autorités américaines peuvent contraindre des entreprises américaines à fournir des données, même si elles sont stockées à l’étranger. Cette réalité suscite des inquiétudes quant à la protection d’informations sensibles, notamment celles liées au Dossier santé numérique.
Le gouvernement souhaite également promouvoir le logiciel libre et le développement de solutions sur mesure afin de réduire la dépendance technologique. Il entend capitaliser sur l’abondance d’électricité propre au Québec et sur l’expertise locale en intelligence artificielle pour attirer et développer des infrastructures numériques stratégiques.
Dans ce contexte, la notion de « frontière numérique » prend tout son sens. Il ne s’agit pas de couper les liens avec les fournisseurs étrangers, mais de redéfinir l’équilibre entre ouverture économique et autonomie stratégique. La France, qui envisage de retirer à Microsoft l’hébergement de certaines données de santé destinées à la recherche, est citée comme source d’inspiration.
Reste à voir comment ce repositionnement sera accueilli par les acteurs du marché et comment il s’articulera avec les contrats déjà signés. Après avoir misé massivement sur les géants américains pour moderniser ses infrastructures, Québec choisit désormais de consolider ses propres fondations numériques. Une décision qui s’inscrit dans un contexte géopolitique plus incertain, où la maîtrise des données devient un enjeu aussi stratégique que l’énergie ou les ressources naturelles.
Source : Journal de Québec
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