Taïwan, talon d’Achille de la Silicon Valley

Depuis des années, Washington tente de réduire la dépendance américaine envers Taïwan, une île qui fabrique environ 90 % des puces électroniques les plus avancées au monde. Ces composants alimentent les téléphones intelligents, les ordinateurs portables et surtout les centres de données dédiés à l’intelligence artificielle.

Selon une enquête approfondie du New York Times, des responsables de la sécurité nationale ont multiplié les briefings confidentiels auprès de dirigeants comme Tim Cook d’Apple, Jensen Huang de Nvidia, Lisa Su d’AMD ou Cristiano Amon de Qualcomm. Le message est clair : un blocus ou une invasion chinoise couperait brutalement l’approvisionnement en puces et mettrait l’économie américaine à genoux.

Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a résumé le risque lors du Forum économique mondial de Davos : la concentration de la production de puces avancées à Taïwan représente, selon lui, le plus grand point de défaillance unique de l’économie mondiale. Des exercices militaires chinois autour de l’île ont récemment ravivé ces inquiétudes.

Un rapport confidentiel commandé en 2022 par la Semiconductor Industry Association évoque un scénario noir : une interruption prolongée de la production taïwanaise ferait chuter le PIB américain d’environ 11 pour cent, soit un recul deux fois plus important que celui de la crise de 2008. L’économie chinoise subirait un choc encore plus sévère, avec une baisse estimée à 16 pour cent.

Malgré ces alertes, les grandes entreprises technologiques ont longtemps hésité à déplacer leur chaîne d’approvisionnement. Les puces produites aux États Unis coûtent plus de 25 pour cent plus cher, en raison des coûts de main d’œuvre, de matériaux et de réglementation. De plus, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, mieux connue sous le nom de TSMC, demeure le leader incontesté pour la fabrication des puces les plus avancées.

Les administrations de Joe Biden puis de Donald Trump ont adopté des stratégies différentes pour forcer le changement. Le CHIPS Act de 2022, doté de 50 milliards de dollars de subventions, visait à stimuler la production domestique. L’administration Trump a ensuite misé sur la menace de tarifs douaniers pour inciter les entreprises à acheter des puces fabriquées aux États Unis.

Résultat : TSMC a accéléré ses investissements en Arizona, où plusieurs usines sont en construction à Phoenix. Nvidia a accepté d’acheter davantage de puces produites sur le sol américain, et Intel, fragilisée par des pertes financières, a reçu un soutien direct du gouvernement en échange d’une participation fédérale dans ses activités.

Malgré ces avancées, les projections indiquent que les États Unis ne représenteraient encore qu’environ 10 pour cent de la capacité mondiale de production de semi conducteurs en 2030, un niveau similaire à celui de 2020. Autrement dit, la dépendance structurelle persiste.

L’enjeu dépasse la géopolitique. L’intelligence artificielle, moteur actuel des marchés boursiers et de la croissance, repose sur des puces conçues par Nvidia, AMD ou Qualcomm, mais fabriquées majoritairement à Taïwan par TSMC. Même lorsqu’une puce est gravée en Arizona, elle doit parfois être renvoyée à Taïwan pour l’étape cruciale de l’assemblage et du conditionnement.

Le compte à rebours évoqué dès 2021 par l’amiral Philip Davidson, ancien chef du commandement indo pacifique des États Unis, continue de hanter les stratèges. Il estimait alors que la Chine pourrait être prête à agir d’ici 2027. Si ce scénario se concrétisait, l’industrie technologique ne pourrait pas prétendre qu’elle n’avait pas été prévenue.

En toile de fond, une question demeure : la Silicon Valley peut elle réellement concilier logique de profits à court terme et impératifs de sécurité nationale à long terme. Car si Taïwan devenait inaccessible, ce ne serait pas seulement une crise industrielle. Ce serait un choc systémique pour l’économie mondiale.

Source : New York Times

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