Grammarly imite Stephen King et Carl Sagan avec l’IA, sans leur autorisation

L’outil de rédaction Grammarly, désormais intégré à une plateforme élargie baptisée Superhuman, introduit une fonctionnalité controversée : des « expert reviews » générées par intelligence artificielle qui prétendent analyser un texte à la manière d’auteurs célèbres ou de chercheurs reconnus. L’utilisateur peut ainsi demander une critique inspirée par des personnalités comme Stephen King, Neil deGrasse Tyson ou encore Carl Sagan, sans que ces personnes aient donné leur consentement.

Historiquement connu pour corriger l’orthographe et la grammaire, Grammarly a progressivement intégré des fonctions d’IA générative. La plateforme propose aujourd’hui une série d’outils allant du robot conversationnel d’assistance à la rédaction à un système de paraphrase, un « humanizer » pour adapter le style d’écriture, ou encore un outil capable d’évaluer un texte comme s’il s’agissait d’un devoir universitaire. Le nouveau module « Expert Review » pousse toutefois l’idée plus loin en simulant l’avis de figures intellectuelles connues.

Dans la pratique, ces critiques ne proviennent pas des auteurs mentionnés. L’entreprise précise dans un avertissement que les références aux experts sont uniquement informatives et n’impliquent aucune affiliation ou approbation de leur part. Les suggestions générées par l’outil sont en réalité produites par un modèle de langage entraîné à partir d’œuvres ou d’idées associées à ces personnalités.

Selon Jen Dakin, responsable des communications chez Superhuman, le système analyse le texte de l’utilisateur puis mobilise le modèle d’IA pour proposer des conseils inspirés d’experts pertinents pour le sujet traité. L’objectif, explique-t-elle, est d’orienter l’utilisateur vers des idées et des références intellectuelles susceptibles d’améliorer son document.

Mais cette approche suscite déjà des critiques dans le milieu universitaire. Plusieurs chercheurs dénoncent l’utilisation de noms et de travaux d’auteurs sans autorisation. Vanessa Heggie, professeure associée à l’Université de Birmingham spécialisée dans l’histoire des sciences et de la médecine, a publiquement dénoncé la fonctionnalité sur LinkedIn après avoir découvert qu’un agent IA pouvait produire des commentaires inspirés de l’historien David Abulafia, décédé en janvier.

Pour certains universitaires, cette pratique illustre un problème plus large lié à l’IA générative : l’exploitation massive d’œuvres intellectuelles pour entraîner des modèles. C.E. Aubin, historienne et chercheuse postdoctorale à l’Université Yale, estime que ce type d’outil alimente la méfiance croissante envers l’IA dans les sciences humaines. Selon elle, ces « expert reviews » ne sont pas de véritables évaluations puisque aucun expert réel n’intervient dans le processus.

Au-delà des enjeux éthiques et juridiques, certains observateurs questionnent également l’utilité réelle de ces fonctionnalités. Les outils automatisés de détection de plagiat ou d’écriture générée par IA restent imparfaits, et leur efficacité varie selon les contextes. Dans le monde de l’enseignement, où les enseignants sont déjà confrontés à une explosion de travaux rédigés avec l’aide de l’IA, ces systèmes pourraient accentuer la confusion entre assistance rédactionnelle et tricherie académique.

Le débat touche aussi à une question plus profonde : la place des auteurs et des chercheurs dans un environnement où leurs idées peuvent être reproduites, transformées ou simulées par des algorithmes. Pour certains critiques, la création de versions artificielles d’intellectuels, vivants ou disparus, soulève une interrogation fondamentale sur la propriété intellectuelle et sur la reconnaissance du travail humain.

Grammarly affirme que son objectif est d’aider les utilisateurs à améliorer leur écriture et à découvrir des références influentes. Mais l’arrivée de ces « experts virtuels » pourrait bien relancer un débat déjà intense sur les limites de l’IA générative, en particulier lorsque celle-ci se met à imiter des voix bien réelles.

Source : Wired

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