À l’occasion de l’événement « Objectif 2066 » au CRIM à Montréal, la sociologue et spécialiste de la prospective Catherine Mathys propose une réflexion qui bouscule les idées reçues. Son message est clair : le futur n’est pas un destin, c’est une construction. Une posture qui tranche avec une vision encore largement répandue où l’avenir serait une suite logique du présent.
Derrière cette approche, la prospective stratégique s’appuie sur des méthodes développées depuis les années 1950, d’abord dans les milieux militaires puis industriels. Pourtant, selon Mathys, cette discipline demeure peu intégrée au Québec. Elle vise pourtant à redonner un pouvoir d’action aux individus et aux organisations, en leur permettant d’anticiper différents scénarios plutôt que de subir celui imposé par d’autres.
L’un des biais majeurs à corriger concerne notre perception du temps. Nous avons tendance à imaginer l’avenir de façon linéaire, comme une simple prolongation du présent. Or, comme le rappelle la futurologue, cette vision est trompeuse. L’exemple du passage de 1986 à aujourd’hui illustre à quel point les transformations peuvent être radicales, avec l’apparition du web imaginé par Tim Berners-Lee et la disparition de phénomènes culturels pourtant dominants à l’époque.
Pour Catherine Mathys, il faut accepter que le futur soit multiple. Il n’existe pas une seule trajectoire, mais une diversité de futurs possibles, plausibles ou probables. Le danger consiste à se limiter au futur « probable », souvent le plus confortable, mais rarement le plus souhaitable. La prospective invite plutôt à explorer des scénarios plus audacieux, parfois déroutants, afin de sortir des cadres mentaux établis.
Cette ouverture est d’autant plus nécessaire dans un contexte marqué par une accélération technologique et une succession de crises interconnectées. La pandémie a servi d’électrochoc, révélant notre manque de préparation face à des événements pourtant anticipés par certains experts. Aujourd’hui, la notion de « polycrise » s’impose, un concept également évoqué par des analystes comme Amy Webb, pour décrire la convergence de multiples crises qui redéfinissent les équilibres économiques, sociaux et technologiques.
L’intelligence artificielle illustre bien cette dynamique. Si son développement semble fulgurant, son adoption reste plus nuancée. Mathys rappelle la loi d’Amara, selon laquelle on surestime l’impact des technologies à court terme et on le sous-estime à long terme. Autrement dit, l’IA ne transforme pas instantanément le monde, mais ses effets profonds pourraient être bien plus importants qu’anticipé. Une analyse partagée par plusieurs chercheurs, dont Yoshua Bengio, qui souligne régulièrement les usages imprévus des technologies.
Autre point clé : la technologie ne détermine pas tout. Son adoption dépend des usages, des contextes sociaux et des choix humains. Trop souvent, les innovations sont conçues sans considérer leurs impacts réels. Cette déconnexion entre conception et usage explique en partie les déceptions actuelles autour de certaines promesses technologiques, notamment en matière d’IA dite « agentique ».
Dans ce contexte, la prospective devient un outil de navigation. Elle permet non seulement d’anticiper des ruptures, mais aussi de poser une question essentielle : est-ce le futur que nous voulons ? Si la réponse est non, il devient alors possible d’agir dès aujourd’hui pour infléchir la trajectoire.
Au fond, la réflexion proposée par Catherine Mathys repose sur une idée simple, mais exigeante : imaginer des futurs qui nous semblent aujourd’hui improbables, voire absurdes. Car si un scénario paraît trop familier, c’est sans doute qu’il ne relève pas encore du futur. Et c’est précisément dans ces zones d’inconfort que se dessinent les véritables transformations.
Reste alors un enjeu central : cultiver l’espoir. Dans un contexte où les crises s’accumulent, penser l’avenir comme un champ de possibilités devient un acte stratégique. Car ne pas imaginer le futur, c’est laisser d’autres le définir à notre place.
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