Substack : promesse d’indépendance ou nouvelle dépendance pour les journalistes ?

Depuis quelques années, la plateforme Substack s’impose comme un refuge pour des journalistes en quête de liberté éditoriale. Le principe est simple : publier directement auprès de son audience, monétiser via l’abonnement et s’affranchir des contraintes des rédactions traditionnelles. En France comme ailleurs, de nombreuses figures médiatiques s’y sont installées, attirées par cette promesse d’autonomie et par la possibilité de construire une relation directe avec leurs lecteurs.

C’est la journaliste média de France Télévisions, Alexandra Klinnik, qui propose un dossier sur le sujet. Et pour cause, le succès est réel. En 2025, la plateforme revendiquait plusieurs millions d’abonnements payants à l’échelle mondiale. Le format infolettre, longtemps sous-estimé, retrouve une nouvelle pertinence dans un environnement numérique saturé. Il permet une lecture plus intime, souvent plus réfléchie, et favorise des échanges de qualité avec les lecteurs. Certains journalistes y voient même un espace de créativité retrouvé, un laboratoire personnel pour tester des idées ou aborder des sujets difficiles à traiter dans les médias traditionnels.

Mais derrière cet engouement, les limites du modèle apparaissent rapidement. D’abord sur le plan économique. Contrairement à l’image véhiculée par quelques succès médiatisés, très peu de créateurs parviennent réellement à vivre de leur infolettre. Le modèle repose en grande partie sur une audience déjà constituée, souvent acquise via d’autres plateformes. Sans cette base initiale, il devient difficile d’atteindre une masse critique d’abonnés payants dans un marché où la capacité à payer pour l’information reste limitée.

Ensuite, la promesse d’indépendance mérite d’être nuancée. Substack n’est pas qu’un outil technique, c’est aussi une plateforme avec ses propres règles, ses commissions et son écosystème fermé. Elle prélève environ 10 % des revenus d’abonnement et conserve un contrôle important sur la relation entre les auteurs et leur audience. L’introduction des paiements via l’App Store, avec la commission d’Apple, ajoute une couche supplémentaire de dépendance et complexifie encore la chaîne de valeur.

La plateforme évolue également vers un modèle hybride, à mi-chemin entre newsletter et réseau social. Les fonctionnalités de recommandation, de suivi ou de lecture via application mobile renforcent son emprise sur l’expérience utilisateur. Résultat, certains créateurs perdent progressivement le lien direct avec leurs abonnés, pourtant au cœur de la promesse initiale. La logique rappelle celle d’autres plateformes numériques, de YouTube à Facebook, qui ont elles aussi construit leur succès sur les contenus des créateurs avant d’en capter une partie de la valeur.

Au-delà des enjeux économiques et techniques, des questions éditoriales émergent. Substack a été critiquée pour sa gestion de la modération et pour la présence de contenus controversés, voire extrêmes. Ces choix alimentent un débat plus large sur la responsabilité des plateformes et sur les limites d’une liberté d’expression sans encadrement clair.

Face à ces défis, des alternatives existent, comme Ghost ou Beehiiv, qui misent davantage sur des outils techniques et sur une plus grande maîtrise des données. Mais ces solutions exigent aussi des compétences supplémentaires en marketing, en analyse d’audience et en gestion technique, des dimensions désormais incontournables pour les journalistes indépendants.

Au final, Substack illustre une transformation plus profonde du métier. Le journaliste devient aussi entrepreneur, gestionnaire de communauté et stratège numérique. Si la newsletter offre un espace d’expression précieux et un lien renouvelé avec le public, elle ne remplace pas le travail collectif des rédactions. L’enjeu, pour les années à venir, sera sans doute de trouver un équilibre entre indépendance individuelle et intelligence collective, afin d’éviter une fragmentation excessive de l’information.

Source : Meta-media

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