Et si le téléphone intelligent n’expliquait pas tout ?

Dans un long essai publié aujourd’hui, Derek Thompson remet en question ce qu’il appelle la « théorie du téléphone intelligent qui explique tout », cette idée selon laquelle les téléphones intelligents, l’internet et les réseaux sociaux seraient responsables de la plupart des dérèglements contemporains, de l’anxiété à la polarisation politique

Le point de départ de l’éditeur du magazine The Atlantic est simple. Oui, les téléphones intelligents peuvent nuire au bien-être, à l’attention et à la qualité de la vie sociale. Mais non, ils ne suffisent pas à eux seuls à expliquer tous les maux de nos sociétés. Thompson soutient que la réalité est plus complexe, et surtout plus nuancée, que ne le laissent croire les discours alarmistes.

L’un des premiers constats de son texte est que les effets des téléphones intelligents sont particulièrement difficiles à mesurer. Contrairement au tabac, par exemple, on ne peut pas isoler facilement l’objet et en tester les effets de manière uniforme. Chaque personne utilise son appareil différemment, selon ses habitudes, son âge, son contexte social et les contenus qu’elle consulte. Cette diversité rend les liens de cause à effet beaucoup plus difficiles à établir.

Autre élément important, les effets négatifs souvent associés au numérique ne se manifestent pas partout avec la même intensité. Thompson note que plusieurs problèmes, comme la baisse du bonheur chez les jeunes, certaines hausses de diagnostics liés à l’attention ou encore la polarisation politique, semblent particulièrement marqués dans les pays riches anglophones, notamment les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande

Cela l’amène à une hypothèse intéressante. Le téléphone intelligent serait moins une cause unique qu’un facteur aggravant, qui vient interagir avec d’autres réalités locales, comme un climat médiatique négatif, une culture de l’hyperindividualisme ou encore une tendance à multiplier les diagnostics médicaux. En d’autres termes, le téléphone intelligent ne crée pas tout, mais il peut amplifier certaines fragilités déjà présentes.

Thompson insiste aussi sur un angle souvent négligé. On accuse beaucoup les téléphones intelligents de désinformer, mais on oublie qu’ils sont avant tout des systèmes de distribution de l’information. Ils transmettent le meilleur comme le pire. Se déconnecter peut réduire l’anxiété et la polarisation, dit-il, mais cela peut aussi diminuer la connaissance générale de l’actualité. Le problème n’est donc pas seulement l’appareil, mais la nature du contenu qu’il diffuse en continu.

C’est peut-être là le cœur de sa démonstration. Le plus grand tort du téléphone intelligent ne viendrait pas toujours de ce qu’on y trouve, mais de ce qu’il remplace. Moins de temps dehors, moins de sommeil, moins de moments avec les proches, moins d’activités sans écran. Selon les études qu’il cite, lorsqu’on coupe l’accès à internet sur un téléphone, plusieurs participants vont mieux, en partie parce qu’ils recommencent à socialiser en personne, à bouger et à passer du temps dans la nature

Au final, l’article de Derek Thompson invite à sortir des jugements simplistes. Le téléphone intelligent n’est ni l’unique coupable, ni un objet anodin. Il agit plutôt comme un amplificateur. Et si l’on veut vraiment comprendre son impact sur nos vies, il faut regarder au-delà de l’écran, vers les contenus, les usages et les sociétés dans lesquelles il s’insère.

Source : Derek Thompson

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