Québec prêche la souveraineté numérique, mais signe avec Amazon

Moins de deux mois après avoir promis de donner une plus grande place à l’hébergement des données au Québec, le gouvernement Legault se retrouve déjà rattrapé par ses contradictions. Selon une information révélée par Radio-Canada, le ministère des Ressources naturelles et des Forêts a confié à Amazon Web Services un contrat de stockage de données de 18 millions de dollars, signé le 12 mars.

Le contraste est frappant. Le 13 février dernier, Québec présentait pourtant son Énoncé de politique de souveraineté numérique et d’approvisionnement en technologie de l’information. L’objectif affiché était clair, réduire la dépendance aux géants étrangers, mieux protéger les données des Québécois et favoriser des fournisseurs établis ici.

Or, dans les faits, ce nouveau contrat montre à quel point cette ambition reste fragile. Des experts cités par Radio-Canada estiment que la décision va à l’encontre de l’esprit même de la politique annoncée. Le professeur Guillaume Beaumier, de l’ENAP, y voit le signe d’une dépendance structurelle aux grandes plateformes américaines, tandis que le juriste Pierre Trudel juge que cette politique demeure pour l’instant un simple énoncé d’intention, sans véritables contraintes.

Le cœur du problème est connu. Même hébergées à l’extérieur des États-Unis, des données confiées à un fournisseur américain peuvent théoriquement être visées par le Cloud Act, une loi américaine qui permet aux autorités de réclamer l’accès à certaines informations. C’est précisément ce risque que Québec disait vouloir limiter pour les données sensibles de l’État et des citoyens.

Le ministère de la Cybersécurité et du Numérique soutient toutefois que le contrat respecte les règles en vigueur, puisque les données concernées ne seraient pas sensibles. Il rappelle aussi que la politique annoncée en février n’impose aucune obligation juridique ou administrative. En clair, Québec encourage un virage vers l’hébergement local, mais sans forcer les ministères à l’appliquer.

Cette nuance change tout. Car sans mécanisme contraignant, la souveraineté numérique risque de rester un principe séduisant sur papier, mais difficile à traduire dans les appels d’offres. D’autant que les services des grandes plateformes américaines demeurent souvent moins coûteux, mieux intégrés aux systèmes existants et déjà bien ancrés dans les pratiques gouvernementales.

L’affaire soulève aussi une question politique. Comment demander une « désintox » des géants étrangers, comme l’avait formulé le ministre Gilles Bélanger, tout en continuant à leur attribuer d’importants contrats publics? Pour les critiques du gouvernement, ce dossier illustre le fossé entre le discours sur l’autonomie numérique et la réalité des choix administratifs.

Cette affaire rappelle une vérité souvent évacuée du débat public. La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit avec des règles claires, des investissements durables et une volonté politique capable de résister à la facilité des solutions déjà en place. Pour l’instant, Québec affirme vouloir reprendre le contrôle de ses données, mais continue de louer la salle des machines à d’autres.

Source : Radio-Canada

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