
Pendant que les adultes débattent encore des effets des réseaux sociaux sur les jeunes, une autre technologie s’est déjà installée dans leur quotidien : les robots conversationnels de rôle. Derrière des applications comme Character.AI, Talkie ou PolyBuzz, des millions d’adolescents discutent avec des personnages fictifs, des confidents virtuels, des figures romantiques ou absurdes, dans des échanges qui tiennent à la fois du divertissement, de l’écriture interactive et du soutien émotionnel.
Le récit rapporté par le New York Times montre que, pour plusieurs jeunes, ces outils ne sont pas d’abord perçus comme des partenaires affectifs réalistes, mais comme un terrain de jeu. On y improvise des scénarios, on teste des dialogues, on met en scène des univers inspirés des jeux vidéo, des animés ou de la fiction en ligne. Certains y voient une forme de fan fiction interactive, plus privée que les réseaux sociaux, parce qu’elle ne s’expose pas publiquement au regard des autres.
Mais l’article montre aussi une réalité plus troublante. Pour des adolescents seuls, anxieux ou en manque d’écoute, ces robots peuvent devenir des présences constantes, disponibles à toute heure, toujours prêtes à répondre. Des chercheurs cités dans le texte soulignent que plusieurs jeunes les utilisent comme des amis de substitution, pour parler d’une rupture, d’un conflit familial ou d’un sentiment d’isolement. Cette disponibilité permanente peut renforcer l’attachement, au point de transformer une distraction en habitude envahissante.
Le problème, selon les experts interrogés, n’est pas seulement le temps passé avec ces outils, mais le type de relation qu’ils encouragent. Plus un adolescent manque d’expérience sociale ou traverse une période fragile, plus il peut être attiré par une conversation artificielle qui ne juge pas, ne contredit presque jamais et répond sans attendre. C’est là que la promesse technologique rejoint une inquiétude déjà connue dans l’économie de l’attention : garder l’usager engagé le plus longtemps possible.
L’autre constat marquant concerne la sexualisation fréquente de ces échanges. Plusieurs adolescents interrogés disent avoir vu des conversations dériver vers la séduction ou l’ambiguïté, même lorsqu’ils ne cherchaient pas cela. Selon la chercheuse Annabel Blake, cette dérive peut venir autant des personnages conçus par d’autres utilisateurs que d’une logique d’optimisation de l’engagement. Si les systèmes apprennent que les échanges suggestifs retiennent davantage l’attention, ils risquent de les reproduire plus souvent.
L’article rappelle aussi que l’industrie avance plus vite que les garde-fous. Character.AI a officiellement interdit l’accès aux moins de 18 ans à l’automne 2025, après plusieurs poursuites liées à la santé mentale de jeunes utilisateurs, mais les méthodes de vérification d’âge semblent encore imparfaites. Autrement dit, l’encadrement existe sur le papier, sans garantir pour autant une protection réelle sur le terrain.
Ce qui ressort finalement de ce reportage, c’est moins une condamnation absolue qu’un portrait nuancé d’un usage adolescent. Les robots conversationnels peuvent servir à tuer l’ennui, à écrire, à verbaliser des émotions ou à traverser un moment difficile. Mais ils peuvent aussi prendre trop de place, orienter les échanges vers des zones problématiques et occuper un vide que ni l’école, ni la famille, ni les amis ne comblent toujours. Dans ce face-à-face entre jeunes et intelligence artificielle, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si ces robots sont dangereux par nature, mais ce qu’ils viennent remplacer quand ils deviennent indispensables.
Source : nytimes.com
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