L’IA menace le lien direct entre les médias et leurs lecteurs

L’arrivée des moteurs de réponse ajoute une nouvelle pression sur les médias d’information. Après avoir vu leur modèle d’affaires bouleversé par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, les journaux doivent maintenant composer avec des outils capables de répondre directement aux questions des internautes, sans nécessairement les renvoyer vers les sites qui produisent l’information.

C’est le constat livré par Marc Gendron, l’éditeur du journal Le Soleil, lors d’une entrevue réalisée dans le cadre de Mon Carnet en direct du Festival international de journalisme de Carleton-sur-Mer. Selon lui, les médias québécois commencent à ressentir les effets de cette transformation, même si le marché francophone semble avoir été touché un peu plus tard que d’autres. Le mouvement est toutefois bien engagé : les internautes passent de plus en plus par des interfaces comme les aperçus générés par IA de Google ou des outils comme ChatGPT pour obtenir une réponse rapide.

Le problème, pour les médias, est simple. L’information est produite par des journalistes, des équipes de rédaction, des photographes, des recherchistes et des éditeurs. Mais si cette information est ensuite résumée ou réutilisée ailleurs, sans visite vers les plateformes d’origine, les médias assument les coûts sans obtenir les revenus nécessaires pour financer leur travail. Publicité, abonnements, dons : tous ces mécanismes reposent encore largement sur une relation directe avec le lecteur.

Marc Gendron parle d’un court-circuit du modèle d’affaires. Les moteurs de réponse ne se contentent pas de modifier la façon d’accéder à l’information. Ils risquent aussi de couper le lien entre le média et son public. Or, ce lien est essentiel, non seulement pour générer des revenus, mais aussi pour faire reconnaître la valeur du travail journalistique. Si les citoyens prennent l’habitude de consommer l’information sous forme de réponses synthétisées, sans savoir clairement d’où elle vient, ils risquent de perdre de vue le rôle de ceux qui l’ont produite.

Les chiffres évoqués par Marc Gendron donnent la mesure du phénomène. Selon Chartbeat, qui mesure les performances des contenus médiatiques, le trafic vers les plateformes d’information provenant des moteurs de recherche aurait diminué d’environ 36 % entre décembre 2024 et décembre 2025. Pour les plus petits médias, la baisse atteindrait plutôt 60 %. Pendant ce temps, le trafic provenant de moteurs de réponse comme ChatGPT aurait augmenté de 200 %, mais il ne représenterait encore qu’environ 1 % du trafic total vers les plateformes d’information.

Cette croissance peut donc sembler spectaculaire à première vue, mais elle ne compense pas les pertes causées par l’érosion du trafic de recherche traditionnel. Pour les médias, l’équation devient difficile. Moins de visiteurs signifie moins de revenus publicitaires, moins d’occasions de convertir des lecteurs en abonnés et moins de visibilité pour les contenus produits. Le risque, à terme, est que l’information locale et régionale devienne encore plus fragile.

Au Soleil, cette réflexion s’inscrit dans un mouvement amorcé avant l’arrivée massive de l’IA générative. Le blocage des contenus d’information par Facebook au Canada, en août 2023, a servi d’avertissement. Les médias qui dépendaient fortement de cette plateforme ont vu disparaître une partie importante de leur trafic du jour au lendemain. Depuis, plusieurs organisations cherchent à réduire leur dépendance envers les canaux qui ne leur appartiennent pas.

Le quotidien de Québec mise donc davantage sur ses propres plateformes : infolettres, notifications, application numérique et site web. L’objectif est de créer une relation plus directe, plus fidèle et plus durable avec les lecteurs. Pour Marc Gendron, la valeur de l’information se comprend mieux lorsqu’elle est consommée à la source, dans son contexte, avec l’ensemble du travail journalistique qui l’accompagne.

Il établit aussi un parallèle avec l’achat local. Si les citoyens comprennent l’importance de soutenir les commerces de proximité, ils doivent aussi prendre conscience de l’importance de s’informer localement. Les hebdos, les radios locales, les médias régionaux et les coopératives d’information jouent un rôle essentiel dans la vie démocratique. Ils couvrent les municipalités, les écoles, les tribunaux, les enjeux économiques, sociaux et culturels que les grands acteurs numériques ne produisent pas eux-mêmes.

L’enjeu dépasse donc la technologie. Il touche à la capacité des citoyens d’accéder à une information fiable, vérifiée et enracinée dans leur communauté. Les moteurs de réponse peuvent faciliter l’accès à certains contenus, mais ils ne remplacent pas le travail de terrain. Sans journalistes pour enquêter, vérifier, contextualiser et raconter, les interfaces d’IA n’auront bientôt plus grand-chose de fiable à résumer.

Marc Gendron lance un message : soutenir les médias d’information n’est pas un geste abstrait. C’est une façon de préserver un service public essentiel, même lorsque ce service est offert par des entreprises privées, des coopératives ou des médias indépendants. Dans un environnement numérique où l’accès à l’information passe de plus en plus par des intermédiaires technologiques, le réflexe de consulter directement les médias locaux devient un geste démocratique.

Source : Mon Carnet en direct de Carleton-sur-Mer

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