
CARLETON-SUR-MER – Samedi , au Festival international de journalisme de Carleton-sur-Mer, le panel « Grands médias : comment s’adapter ? » réunissait Éric Trottier, vice-président chez Cogeco Média, Jean François Rioux, de Radio-Canada, Florence Turpault-Desroches, de La Presse, et Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du journal belge Le Soir. Animée par Marc Gendron, du Soleil, la discussion posait une question centrale pour l’avenir de l’information : comment les grands médias peuvent-ils survivre à la fragmentation des publics, à l’érosion des revenus, à la montée des plateformes et à l’arrivée massive de l’intelligence artificielle ?
D’entrée de jeu, les constats ont été francs. Pour Éric Trottier, la radio privée fait face à une double pression : des revenus en baisse et une transformation technologique amorcée tardivement. Il a rappelé que les jeunes auditeurs ne connaissent plus toujours le réflexe d’écouter un poste de radio traditionnel, pendant que les constructeurs automobiles eux-mêmes réduisent la place accordée à la radio dans l’habitacle. La radio doit donc se réinventer, non seulement dans sa distribution, mais aussi dans sa capacité à mieux connaître ses auditoires et à offrir une publicité plus ciblée.
Jean François Rioux a pour sa part élargi le débat à la santé de l’écosystème démocratique. Selon lui, la polarisation numérique et les attaques contre les médias traditionnels fragilisent la confiance du public. Le défi n’est pas seulement technologique ou financier. Il touche aussi à la diversité des voix, à la qualité du débat public et à l’équilibre entre des médias réglementés et des plateformes qui échappent encore largement aux mêmes obligations.
Venue de Belgique, Béatrice Delvaux a décrit un marché francophone beaucoup plus restreint, où la survie des médias passe parfois par des regroupements qui auraient été impensables il y a quelques décennies. Le Soir, a-t-elle rappelé, évolue dans un bassin de quelques millions de lecteurs potentiels seulement. Dans ce contexte, le rachat ou le rapprochement avec d’anciens concurrents peut devenir une stratégie de survie, à condition de préserver la qualité journalistique et l’indépendance éditoriale. Elle a aussi insisté sur le danger d’un espace public où la vérité devient disputée par des groupes économiques, politiques ou idéologiques très puissants.
À La Presse, Florence Turpault-Desroches a présenté un modèle différent, marqué par l’abandon du papier, le virage numérique, la gratuité et l’ajout de la philanthropie. Le modèle fonctionne, a-t-elle indiqué, mais il reste fragile, car les habitudes de consommation changent sans cesse. Les médias ne peuvent plus attendre que les citoyens viennent naturellement vers eux. Ils doivent être présents dans les parcours numériques des lecteurs, sur les plateformes, dans les formats vidéo, audio ou sociaux, tout en trouvant ensuite le moyen de ramener ces publics vers leurs propres environnements.
La question des jeunes publics a occupé une place importante dans les échanges. Les panélistes ont refusé l’idée selon laquelle les jeunes ne s’informent plus. Ils s’informent autrement, sur d’autres plateformes, avec d’autres codes, sur des sujets qui leur parlent différemment. Pour les rejoindre, les médias doivent écouter leurs usages, intégrer de jeunes journalistes, tester de nouveaux formats et accepter que l’innovation ne vienne pas toujours du sommet des organisations. La présence sur TikTok, YouTube ou Instagram ne vise donc pas seulement la visibilité. Elle sert aussi à rappeler qu’un contenu sérieux, vérifié et signé par une marque reconnue peut exister dans les mêmes espaces que les contenus plus approximatifs ou trompeurs.
Le terrain est revenu comme un mot-clé. Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de recréer un lien direct avec les citoyens. Aller dans les quartiers, rencontrer les gens, tenir des assemblées publiques, expliquer les méthodes de travail journalistique, écouter les préoccupations locales : autant de gestes qui peuvent contribuer à reconstruire la confiance. Pour Jean François Rioux, le local demeure essentiel parce qu’il permet au public de vérifier, de comprendre et de se reconnaître dans l’information. Pour Éric Trottier, la radio ne peut pas se limiter à l’opinion si elle ne dispose plus de journalistes sur le terrain.
Le panel a aussi abordé l’évitement des nouvelles. Dans un contexte où l’actualité est souvent perçue comme anxiogène, les médias doivent trouver une façon de rester rigoureux sans devenir écrasants. Béatrice Delvaux a défendu l’idée d’un journalisme qui peut aussi procurer du plaisir, non pas en édulcorant la réalité, mais en racontant mieux, en expliquant mieux et en donnant envie de comprendre. Un bon article sur un sujet complexe, une histoire humaine bien racontée ou un reportage de proximité peuvent rappeler que s’informer n’est pas seulement un devoir civique, mais aussi une expérience intellectuelle et humaine.
L’intelligence artificielle a constitué l’un des grands points de tension. Les participants y voient à la fois un outil potentiel et une menace directe. Elle peut aider à traiter de grands volumes de données, à adapter des contenus à différents formats ou à soutenir certaines tâches de production. Mais elle peut aussi capter les contenus journalistiques, les résumer sans rémunération et affaiblir encore davantage le lien direct entre les médias et leurs publics. Florence Turpault-Desroches a rappelé l’enjeu du droit d’auteur, tandis que Béatrice Delvaux a souligné l’importance de garder un jugement humain au cœur de la production journalistique.
Une phrase résume bien l’enjeu évoqué par La Presse : les entreprises d’intelligence artificielle ont besoin de puces, d’énergie et de contenu. Elles paient déjà pour les deux premiers. Les médias estiment qu’elles doivent aussi payer pour le troisième. Derrière cette formule se trouve une bataille économique, juridique et démocratique. Si les contenus produits par les journalistes alimentent les modèles d’IA sans compensation équitable, c’est tout le financement de l’information professionnelle qui risque d’être fragilisé.
Au terme de la discussion, une idée s’est imposée : l’adaptation ne signifie pas l’abandon. Les grands médias doivent changer leurs outils, leurs formats, leurs plateformes, leurs rapports aux publics et parfois même leurs modèles d’affaires. Mais leur avenir repose encore sur ce qui les distingue : le terrain, la vérification, le jugement éditorial, la transparence et la capacité de créer un lien de confiance. Dans un univers où chacun peut publier, amplifier ou générer du contenu, leur défi n’est pas seulement d’être visibles. Il est de redevenir indispensables.
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