
L’intelligence artificielle ne se limite plus à produire du texte, des images ou du code. Pour Jensen Huang, patron de NVIDIA, et Michael Dell, fondateur et PDG de Dell Technologies, la prochaine étape est celle de l’IA agentique, c’est-à-dire des systèmes capables d’exécuter des tâches, d’utiliser des outils, de travailler avec de la mémoire et d’agir dans le contexte réel des entreprises. Dans une entrevue accordée à Bloomberg, les deux dirigeants décrivent une transition majeure : l’IA quitte progressivement les seuls grands nuages informatiques pour s’installer dans les usines, les hôpitaux, les entreprises et, demain, les ordinateurs personnels.
Michael Dell affirme que cette bascule est déjà visible chez ses clients. Selon lui, Dell compte désormais 5 000 clients pour ses serveurs d’IA, dont 1 000 nouveaux au cours du dernier trimestre. Il estime que les entreprises ne sont plus seulement en phase de test ou d’évaluation, mais qu’elles commencent à déployer ces systèmes en production. Il cite notamment Eli Lilly et Samsung comme exemples d’organisations qui utilisent l’IA dans des environnements concrets, liés au monde physique et aux opérations industrielles.
Pour Jensen Huang, cette évolution repose sur une idée simple : l’intelligence doit être produite là où se trouve le contexte. Les premiers usages de l’IA générative étaient surtout dans le nuage, notamment pour les services grand public. Mais dans une usine, un hôpital ou une entreprise disposant de données sensibles, le traitement doit souvent se faire localement. Selon lui, les agents d’IA doivent être proches des données propriétaires, des systèmes internes et des compétences propres à chaque organisation.
Cette logique explique l’importance croissante des « usines d’IA », ces infrastructures conçues pour produire de l’intelligence comme on produit aujourd’hui des services numériques. Jensen Huang rappelle que ChatGPT a marqué le lancement de l’IA générative auprès du grand public, mais que cette première vague visait surtout la création de contenu. L’IA agentique, selon lui, va plus loin : elle ne se contente plus de répondre, elle accomplit du travail. C’est cette capacité à agir qui transforme, à ses yeux, la nature même de l’informatique.
Dans cette nouvelle architecture, le processeur graphique ne suffit pas. NVIDIA et Dell parlent d’un ensemble plus vaste : le « cerveau » des grands modèles, les processeurs centraux pour faire fonctionner les agents, la mémoire longue durée, les réseaux, les conteneurs sécurisés et les logiciels de gouvernance. Jensen Huang évoque notamment Grace Blackwell, Vera Rubin, la plateforme Dell AI Data Platform, ainsi que NeMo et d’autres composantes destinées à transformer un modèle en véritable agent opérationnel.
L’image utilisée par le patron de NVIDIA est celle du robot numérique. Le grand modèle de langage représente le cerveau, mais il faut lui ajouter un harnais logiciel pour lui permettre d’accéder à la mémoire, au réseau, aux outils, à un espace de travail temporaire et à une mémoire longue durée. C’est cette combinaison qui transforme un modèle en agent capable d’exécuter des tâches. Michael Dell résume le changement autrement : autrefois, les humains utilisaient des outils, maintenant ce sont les agents qui vont les utiliser, rapidement et en continu.
Cette perspective entraîne une demande massive en infrastructures. Les deux dirigeants reconnaissent que la demande dépasse encore l’offre, notamment pour la mémoire et les semi-conducteurs avancés. Jensen Huang explique que NVIDIA planifie sa chaîne d’approvisionnement depuis plusieurs années, en coordination avec des partenaires comme Micron et SK Hynix. Mais même avec une capacité qui augmente rapidement, il estime que l’industrie aura du mal à suivre le rythme pendant au moins une décennie.
La mémoire apparaît comme l’un des principaux points de tension. Historiquement, ce marché était cyclique, marqué par des périodes d’expansion et de contraction. Jensen Huang soutient que la situation actuelle est différente, car l’IA agentique transforme durablement la structure de la demande. Si des milliards d’agents numériques travaillent jour et nuit, chacun aura besoin de puissance de calcul, de mémoire, de stockage et de réseau, un peu comme chaque travailleur numérique a aujourd’hui besoin d’un ordinateur et d’un accès au centre de données.
Michael Dell croit que les entreprises voient déjà les gains possibles. Il ne parle pas d’améliorations de 10, 20 ou 30 %, mais de gains qui pourraient atteindre 10, 20 ou même 100 fois dans certains flux de travail repensés autour de l’IA. Cette promesse explique pourquoi les entreprises veulent construire leurs propres capacités, et pourquoi Dell se positionne comme un intégrateur capable de livrer aux entreprises ce que les grands fournisseurs de nuage construisent pour eux-mêmes.
La Chine occupe aussi une place importante dans l’entretien. Jensen Huang, qui revenait d’un déplacement dans le pays, affirme que les puces H200 de NVIDIA sont autorisées à la vente en Chine sous licence, mais que le gouvernement chinois doit décider quelle part de son marché il veut ouvrir aux technologies américaines. Il dit avoir représenté les États-Unis lors de son voyage et soutenu la position de l’administration Trump, tout en affirmant croire à une ouverture progressive du marché chinois.
Michael Dell adopte un ton similaire. Son entreprise est présente en Chine, tout en respectant les restrictions et contrôles imposés. Il dit souhaiter davantage de collaboration économique entre les États-Unis et la Chine, estimant que cela pourrait favoriser de meilleurs résultats pour les entreprises et une relation plus stable entre les deux pays. Les deux dirigeants restent toutefois prudents, notamment sur la question de Taïwan, que Jensen Huang décrit comme l’un des grands centres mondiaux de fabrication et de développement technologique.
Cette dépendance à Taïwan n’empêche pas NVIDIA de vouloir diversifier sa chaîne d’approvisionnement. Jensen Huang affirme que les États-Unis cherchent à se réindustrialiser, avec de nouvelles usines de puces, d’emballage, d’ordinateurs et d’infrastructures d’IA. Il insiste toutefois sur le fait que Taïwan demeurera un centre majeur de l’écosystème technologique mondial. Pour lui, la réponse n’est pas de remplacer un pôle par un autre, mais d’accroître la résilience et la diversité des chaînes d’approvisionnement.
L’entretien se termine sur le rôle du PC dans cette nouvelle ère. Michael Dell affirme que l’ordinateur personnel reste au centre de la productivité des travailleurs du savoir. Mais cet appareil évolue : il devra faire tourner des petits modèles, des modèles locaux et des fonctions d’IA hybrides. Jensen Huang pousse l’idée plus loin en parlant d’« IA personnelle » plutôt que de simple ordinateur personnel. Si les données, les fichiers, les outils et les habitudes de travail sont sur l’ordinateur, alors l’IA devra aussi être capable d’agir localement.
Le message des deux dirigeants : l’IA entre dans une phase d’industrialisation. Elle ne sera plus seulement concentrée dans les grands centres de données des géants du nuage. Elle se rapprochera des lieux où les décisions se prennent, où les machines fonctionnent, où les patients sont soignés, où les employés travaillent et où les données sont créées. Cette transition promet des gains de productivité considérables, mais elle impose aussi une pression énorme sur la mémoire, les processeurs, l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et la gouvernance technologique. L’IA agentique ne fait donc pas seulement évoluer les logiciels. Elle redessine l’infrastructure même du numérique.
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