
Le Québec veut réduire sa dépendance aux grandes plateformes numériques américaines dans l’administration publique. La récente collaboration engagée avec la France autour de la souveraineté numérique ouvre la porte à un chantier sensible : remplacer, à terme, certains outils de messagerie et de visioconférence utilisés par les fonctionnaires par des solutions plus maîtrisées par l’État.
Le 30 mars dernier, à Paris, le ministère de la Cybersécurité et du Numérique du Québec et la Direction interministérielle du numérique de la France ont signé une déclaration d’intention portant sur la souveraineté numérique. Le document vise explicitement les environnements numériques de travail, les outils collaboratifs souverains, la messagerie instantanée, la visioconférence, l’identité numérique, l’intelligence artificielle générative, l’infonuagique et les outils de développement logiciel.
Derrière cette entente, il y a une préoccupation de plus en plus présente dans les administrations publiques : qui contrôle les outils utilisés au quotidien par l’État, où sont hébergées les données et quelles lois étrangères peuvent s’y appliquer? Au Québec, les fonctionnaires utilisent notamment Microsoft Teams pour les échanges, les réunions et la collaboration. Or, comme plusieurs gouvernements européens, Québec s’interroge désormais sur les risques associés à une dépendance trop forte aux grands fournisseurs américains.
La France a déjà pris une longueur d’avance sur ce terrain. Depuis septembre 2025, les agents publics français doivent privilégier Tchap, une messagerie instantanée développée et opérée par l’État, pour leurs communications professionnelles. L’outil, piloté par la DINUM et validé par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, se veut une alternative souveraine aux messageries commerciales comme WhatsApp, Telegram ou Signal dans les échanges de l’administration.
Tchap repose sur Matrix, un protocole ouvert et décentralisé. Cette architecture permet à des organisations publiques d’héberger leurs propres communications, de conserver la maîtrise du stockage des données et de soutenir l’interopérabilité entre différentes instances. L’objectif n’est pas seulement de remplacer une application par une autre. Il s’agit de bâtir un environnement où l’État garde davantage de contrôle sur ses communications, ses infrastructures et ses données.
La Belgique suit une trajectoire semblable avec Beam, une messagerie sécurisée destinée aux fonctionnaires et aux militaires. Selon Acteurs publics, la plateforme doit être utilisée par quelque 750 000 agents, avec un stockage des données dans des centres situés en Belgique. Là aussi, l’objectif est d’éloigner les communications professionnelles des services commerciaux étrangers et de limiter les risques d’espionnage, de piratage ou d’accès juridique par un État tiers.
Le Cloud Act américain est souvent cité dans ces débats. Cette loi permet aux autorités américaines d’exiger de certaines entreprises des données sous leur contrôle, même lorsqu’elles sont hébergées à l’extérieur des États-Unis. Pour les administrations publiques, cette réalité soulève une question stratégique : peut-on confier durablement des communications sensibles, des identités numériques ou des documents internes à des fournisseurs soumis à des cadres juridiques étrangers?
La France ne limite pas sa démarche à la messagerie. En avril 2026, la DINUM a annoncé une accélération de la réduction des dépendances numériques extra-européennes. Le gouvernement français évoque notamment la migration de postes de travail vers Linux, le recours à Tchap, Visio et FranceTransfert, ainsi que l’élaboration de plans ministériels couvrant les outils collaboratifs, les antivirus, les bases de données, l’intelligence artificielle, la virtualisation et les équipements réseau.
Pour le Québec, l’enjeu est à la fois technologique, politique et économique. S’inspirer de la France ne signifie pas nécessairement copier Tchap tel quel. Il pourrait s’agir de partager de l’expertise, d’évaluer des solutions ouvertes, de renforcer l’interopérabilité avec les systèmes français ou de soutenir un écosystème local capable de répondre aux besoins de l’administration québécoise. La déclaration d’intention parle d’ailleurs de mutualisation, de coopération à long terme et de développement d’une expertise indépendante.
Le chantier de l’identité numérique s’ajoute à celui des outils collaboratifs. Québec et Paris veulent travailler sur l’interopérabilité des systèmes d’identification des citoyens, un sujet central pour l’accès aux services publics en ligne. Si ces systèmes deviennent compatibles ou mieux alignés, cela pourrait faciliter certains services transfrontaliers, tout en imposant des exigences élevées en matière de sécurité, de protection des renseignements personnels et de gouvernance.
La question de l’intelligence artificielle générative est également présente dans l’entente. Les deux gouvernements veulent coopérer sur son déploiement au sein de l’État. Là encore, la souveraineté numérique ne se limite pas au choix d’un outil. Elle concerne les modèles utilisés, les données qui les alimentent, les fournisseurs retenus, les capacités d’audit, les règles d’usage et la capacité de l’administration à comprendre les systèmes qu’elle déploie.
Le virage ne sera toutefois pas simple. Remplacer Teams, WhatsApp ou d’autres outils largement intégrés dans les habitudes professionnelles exige plus qu’une décision politique. Il faut des solutions robustes, faciles à utiliser, compatibles avec les réalités du travail quotidien, capables de soutenir de grands volumes d’utilisateurs et suffisamment sécurisées pour les échanges sensibles. Il faut aussi accompagner les employés, former les équipes et éviter de créer de nouveaux silos.
L’autre défi sera celui du coût et de la maturité des solutions. Les grandes plateformes américaines dominent parce qu’elles offrent des écosystèmes complets, constamment mis à jour et déjà adoptés massivement. Une stratégie de souveraineté numérique devra donc démontrer qu’elle peut offrir une alternative crédible, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le terrain de l’efficacité administrative.
La collaboration Québec-France marque tout de même un signal clair. La souveraineté numérique n’est plus seulement un concept discuté dans les conférences ou les documents stratégiques. Elle se traduit maintenant par des décisions très concrètes : choisir une messagerie, une solution de visioconférence, un système d’identité, une infrastructure infonuagique, un environnement de développement. Autrement dit, décider avec quels outils l’État travaille chaque matin.
Pour le Québec, l’exemple français offre un laboratoire grandeur nature. Tchap, Visio, FranceTransfert, Linux, Matrix, interopérabilité, identité numérique : autant de pistes qui montrent qu’une administration peut chercher à reprendre une partie du contrôle sur son environnement numérique. Reste à voir jusqu’où Québec voudra aller, à quelle vitesse, et avec quels partenaires. Tourner le dos aux GAFAM est une ambition. Remplacer leurs outils sans perdre en efficacité sera le véritable test.
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