
Pendant deux décennies, les réseaux socionumériques ont cessé d’être de simples nouveautés technologiques pour devenir l’une des infrastructures invisibles de l’information. C’est le constat central du rapport de recherche Aux origines d’un monde, publié en avril 2026 par le collectif de l’Observatoire des pratiques socio-numériques de l’Université de Toulouse. L’étude analyse la manière dont sept grands quotidiens français ont couvert Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, TikTok, Snapchat, LinkedIn, MySpace, Reddit et Pinterest entre 2003 et 2024.
Le rapport repose sur un corpus imposant : plus de 109 000 articles mentionnant au moins une plateforme précise et plus de 48 000 autres utilisant les expressions « réseau social » ou « réseaux sociaux » sans citer de service particulier. Cette distinction est importante. Elle montre que les plateformes ont d’abord été nommées une par une, comme des objets nouveaux, avant d’être progressivement fondues dans une catégorie générale. Autrement dit, le vocabulaire médiatique a accompagné leur banalisation.
Au départ, les journaux parlent de ces services comme de curiosités à expliquer. MySpace, Facebook ou YouTube sont présentés à travers leurs usages, leurs fonctionnalités et leur potentiel culturel. Les premiers articles ressemblent souvent à des modes d’emploi du numérique. Il faut rendre compréhensibles des objets encore nouveaux pour le grand public. Avec le temps, ces plateformes ne sont plus seulement décrites. Elles deviennent des lieux où se jouent la culture, la politique, le sport, les controverses, la justice, la géopolitique et les conflits de réputation.
Le rapport montre aussi un basculement autour de 2018. Avant cette période, le discours médiatique reste fortement marqué par l’innovation, la modernité et l’idée d’ouverture. Après 2018, les angles changent. Les journaux accordent davantage de place aux questions de responsabilité, de régulation, de fiscalité, de désinformation et de pouvoir des plateformes. Le regard devient plus critique. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement perçus comme des outils de connexion ou d’expression citoyenne. Ils apparaissent aussi comme des espaces de manipulation, de surveillance et de dépendance.
Twitter occupe une place à part dans cette histoire. Le rapport note que sa couverture médiatique dépasse largement ce que son nombre d’utilisateurs pourrait laisser prévoir. En 2022, Twitter est beaucoup plus mentionné que Facebook si l’on rapporte les articles au nombre d’utilisateurs. Cette surreprésentation s’explique moins par sa popularité auprès du public que par son utilité pour les journalistes. Twitter a longtemps servi d’espace de veille, de citation, de réaction politique et de mise en scène des controverses. La plateforme était compatible avec les routines du journalisme numérique.
Facebook suit une trajectoire différente. Très présent dans les articles, il devient une sorte de décor permanent de la vie numérique. Sa domination finit par diluer sa spécificité. Instagram est davantage associé à l’intimité, au sport, à la culture et au récit de soi. TikTok est fortement lié, dans la presse, aux enjeux politiques, géopolitiques et aux inquiétudes sur les influences étrangères. Snapchat apparaît souvent dans des contextes judiciaires ou liés à l’adolescence. LinkedIn, pour sa part, est traité comme un réseau sérieux, rattaché à l’emploi, à la formation et à l’économie.
L’un des constats les plus intéressants tient aux angles morts du discours médiatique. Le rapport souligne que certains enjeux demeurent relativement peu couverts : l’impact écologique des plateformes, la confidentialité des données, leur portabilité, les effets de la surconsommation d’écrans chez les jeunes ou encore la santé mentale des adolescents. Ce sont pourtant des sujets centraux dans le débat public actuel. Les médias ont donc beaucoup parlé des réseaux sociaux, mais pas toujours des dimensions les plus proches de l’expérience quotidienne des utilisateurs.
Le rapport insiste également sur un problème croissant pour la recherche et le journalisme : la fermeture des accès aux données. Le cas de X, ex-Twitter, illustre cette difficulté. Depuis le changement de nom et les restrictions d’accès, il devient plus difficile de suivre de manière systématique ce qui se dit sur la plateforme. Les chercheurs voient ainsi se refermer une partie du terrain qu’ils tentaient d’observer. Les journalistes, eux, continuent de citer des espaces dont la compréhension devient plus opaque.
Ce travail n’est pas une étude évaluée par les pairs, et ses auteurs le précisent clairement. Il s’agit d’un rapport de recherche exploratoire, destiné à ouvrir des pistes d’analyse. Mais son intérêt est réel : il raconte moins l’histoire des plateformes que celle du regard porté sur elles par la presse. En vingt ans, les réseaux socionumériques sont passés du statut d’innovation prometteuse à celui d’infrastructure politique disputée. La presse française a documenté cette transformation, tout en y participant. Car nommer une plateforme, la commenter, la critiquer ou la banaliser, c’est aussi contribuer à lui donner une place dans la société.
Source : Aux origines d’un monde
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