
Aux États-Unis, la montée des inquiétudes autour de l’intelligence artificielle, des centres de données et de l’automatisation du travail commence à produire un effet inattendu : les autorités fédérales et locales s’intéressent désormais à une nouvelle catégorie de menace, qualifiée d’« extrémisme anti-technologie ». Selon des documents obtenus par WIRED, cette notion circule maintenant dans des rapports du Department of Homeland Security, du FBI et de plusieurs centres de renseignement régionaux.
Le phénomène s’inscrit dans un climat politique tendu. L’administration Trump a déjà demandé aux agences fédérales de cibler plus activement certaines formes d’extrémisme intérieur. Dans ce contexte, la contestation des technologies émergentes, en particulier l’IA et les infrastructures qui la soutiennent, semble être intégrée à une grille d’analyse sécuritaire beaucoup plus large.
Un rapport du bureau du renseignement et du contre-terrorisme de New York évoque explicitement le risque que les bouleversements liés à l’IA provoquent des manifestations de grande ampleur, susceptibles selon ses auteurs de dégénérer en troubles civils ou en « extrémisme violent anti-technologie ». Cette expression ne figure pas dans les rapports publics habituels du DHS ou du FBI. Elle semble donc désigner une catégorie nouvelle, encore floue, où peuvent se retrouver des mouvements très différents.
Le danger, selon plusieurs juristes et défenseurs des libertés civiles, est précisément dans cette imprécision. Des groupes réellement violents existent, notamment dans certaines mouvances anarchistes, éco-extrémistes ou inspirées par des idéologies radicales opposées à la technologie. Mais une catégorie trop large pourrait aussi englober des citoyens qui contestent pacifiquement la construction de centres de données, des chercheurs préoccupés par les risques de l’IA ou de simples militants critiques des géants technologiques.
Les centres de données occupent une place centrale dans cette nouvelle inquiétude des autorités. Partout aux États-Unis, des communautés locales s’opposent à ces infrastructures en raison de leur consommation d’eau et d’électricité, de leur impact sur les quartiers ou de leur lien avec l’expansion de l’IA. Selon le projet Data Center Watch, des centaines d’organisations dans 42 États se mobilisent déjà contre certains projets. Dans plusieurs cas, des citoyens critiques ont été expulsés ou arrêtés lors de réunions publiques.
Des rapports de renseignement mentionnent aussi des comportements considérés comme suspects, comme la photographie, l’observation de sites sensibles ou la présence à des réunions publiques. Pour les défenseurs des droits civiques, ce type de signalement peut facilement transformer des activités parfaitement légales en indices de menace. L’histoire récente américaine montre d’ailleurs que des mouvements comme Black Lives Matter, Occupy Wall Street ou les groupes environnementaux ont déjà fait l’objet d’une surveillance accrue.
Le rôle des entreprises privées de renseignement en sources ouvertes ajoute une autre couche au problème. WIRED rapporte que SITE Intelligence, une firme qui surveille les conversations en ligne pour des clients gouvernementaux, a transmis des bulletins sur des discussions jugées violentes dans des communautés qualifiées de « néo-luddites ». La fondatrice de SITE, Rita Katz, défend cette approche en affirmant que certaines menaces visant des centres de données méritent une attention réelle. Mais des critiques estiment que l’analyse de conversations anonymes en ligne peut facilement confondre provocation, sarcasme, colère politique et menace crédible.
L’enjeu n’est donc pas de nier l’existence de risques réels. Des attaques contre des dirigeants, des menaces en ligne et certains courants idéologiques violents peuvent justifier une vigilance des autorités. Le problème est plutôt de savoir jusqu’où cette vigilance peut aller sans criminaliser la contestation. À mesure que l’IA s’impose dans l’économie, le travail, l’énergie et les infrastructures publiques, les critiques vont probablement se multiplier. Les traiter d’emblée comme une menace sécuritaire pourrait réduire l’espace du débat démocratique au moment même où il devient indispensable.
Ce dossier illustre une tension de plus en plus visible : l’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet d’innovation ou de productivité. Elle devient aussi un enjeu politique, territorial et policier. Aux États-Unis, la frontière entre protection contre la violence et surveillance des opposants à certaines technologies semble désormais plus difficile à tracer.
Source : Wired
*****
Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.
Ou encore…
Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.
En savoir plus sur Mon Carnet
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

