Dans son livre intitulé Tisser, Angles neufs sur l’éducation, Martine Rioux propose une réflexion à la fois personnelle, documentée et engagée sur l’avenir de l’éducation au Québec. Le livre, publié par Septembre éditeur, part d’un constat simple, mais lourd de conséquences : l’école québécoise traverse une période de turbulences, alors même que les façons d’apprendre, de travailler et de participer à la société se transforment rapidement.
L’autrice ne présente pas l’éducation comme une institution figée entre les murs de l’école. Elle l’aborde plutôt comme un écosystème vivant, traversé par la formation initiale, la formation continue, les apprentissages informels, le numérique, le travail, la citoyenneté et les parcours de vie. Son propos repose sur une idée centrale : apprendre n’est pas seulement une affaire d’école, c’est un projet de société.
La métaphore du titre est importante. Tisser, pour Martine Rioux, c’est relier des fils qui existent déjà, mais qui demeurent trop souvent dispersés. Les jeunes, les adultes, les enseignants, les directions, les employeurs, les organismes communautaires et les institutions participent tous, à leur manière, à la construction des apprentissages. Encore faut-il créer les conditions pour que ces apprentissages soient reconnus, valorisés et mis en relation.
Le livre pose un regard critique sur l’immobilisme du système éducatif québécois. Martine Rioux rappelle que les diagnostics sont nombreux, que les rapports s’accumulent et que les intentions de réforme sont fréquentes. Mais sur le terrain, les transformations demeurent lentes, fragiles et parfois contradictoires. Elle pointe notamment la centralisation, la lourdeur administrative, la politisation des décisions et l’absence d’une véritable culture de gestion du changement.
Ce constat n’est pas formulé comme une accusation. L’autrice insiste plutôt sur les conditions qui permettent ou empêchent l’action. Les acteurs de l’éducation ne manquent pas nécessairement d’idées ni de volonté. Ils manquent souvent de temps, d’autonomie, de ressources, de continuité et de reconnaissance. L’innovation existe, mais elle repose encore trop souvent sur l’énergie de quelques personnes, ce qui la rend vulnérable.
Un des apports du livre est de replacer les directions d’école au cœur de la transformation. Martine Rioux les présente comme des acteurs essentiels pour créer des milieux capacitants. Autrement dit, des lieux où les personnes peuvent apprendre, expérimenter, collaborer et exercer leur pouvoir d’agir. Dans cette perspective, une école ne devient pas innovante parce qu’on y ajoute des outils, mais parce qu’on y développe une culture de confiance, d’essai, d’ajustement et de coopération.
Le numérique occupe une place importante dans cette réflexion. Il n’est pas présenté comme une solution magique, ni comme une simple affaire d’équipement. Il est décrit comme un environnement structurant qui transforme la manière de s’informer, de communiquer, de collaborer et de travailler. Pour Martine Rioux, la compétence numérique ne peut donc plus être laissée au hasard. Elle doit être comprise comme une compétence citoyenne, au même titre que la pensée critique, la collaboration ou la capacité d’apprendre à apprendre.
L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité. Le livre l’aborde comme un possible compagnon d’études, mais aussi comme un enjeu qui oblige à repenser les pratiques éducatives. L’IA peut soutenir l’apprentissage, personnaliser certains parcours et élargir l’accès aux ressources. Mais elle peut aussi accentuer les écarts si elle n’est pas accompagnée par une véritable culture numérique, une formation adéquate et une réflexion éthique.
Tisser accorde aussi une grande place à la reconnaissance des acquis et des compétences. Dans une société où les parcours professionnels sont de moins en moins linéaires, le diplôme ne peut plus être la seule preuve de valeur. L’autrice invite à mieux documenter les apprentissages réalisés au travail, dans les projets personnels, dans les engagements citoyens ou dans l’autoformation. L’idée d’un portfolio de compétences tout au long de la vie apparaît ici comme une piste concrète pour relier les expériences et rendre visibles les savoirs acquis.
Le livre ne prétend pas offrir une réforme clé en main. Il propose plutôt des angles neufs, des pistes d’action et des exemples de pratiques déjà amorcées. Sa force tient à cette posture : reconnaître les blocages, sans céder au découragement. Martine Rioux écrit à partir du terrain, des rencontres, des expériences accumulées et d’une conviction forte : le changement ne viendra pas seulement d’en haut, mais aussi des milieux qui osent essayer autrement.
Un autre élément fort du livre tient à la manière dont Martine Rioux relie l’éducation aux grandes transitions de notre époque. Les transformations économiques, sociales, technologiques et environnementales déplacent les repères plus vite que les structures éducatives ne parviennent à s’adapter. Dans ce contexte, apprendre devient une compétence stratégique, non seulement pour obtenir un emploi, mais pour comprendre le monde, exercer son jugement et conserver une forme d’autonomie devant l’incertitude.
L’autrice accorde aussi une place importante à la formation des adultes, souvent reléguée au second plan dans les débats sur l’éducation. Or, les besoins sont immenses : travailleurs en reconversion, parents qui retournent aux études, citoyens qui doivent composer avec les services numériques, professionnels appelés à renouveler leurs compétences. Cette réalité oblige à sortir d’une vision où l’éducation serait concentrée au début de la vie. Elle impose plutôt une continuité entre apprendre, travailler, s’adapter et participer.
Enfin, Tisser invite à revoir la notion même de réussite. Réussir ne peut plus seulement signifier suivre un parcours standardisé, obtenir un diplôme et entrer dans une trajectoire professionnelle stable. Pour Martine Rioux, il faut reconnaître la diversité des chemins, des rythmes et des formes d’accomplissement. Cette approche ouvre la porte à une conception plus humaine de l’éducation, où la valeur d’un parcours ne se mesure pas uniquement à sa conformité au modèle dominant, mais à sa capacité de permettre à une personne de grandir, de contribuer et de continuer à apprendre.
En refermant Tisser, une question demeure : quels contextes voulons-nous créer pour que chacun puisse apprendre à tout âge, dans toutes les sphères de sa vie? La réponse ne tient pas dans une mesure unique. Elle se construit dans les liens entre l’école, le travail, la communauté, le numérique et la citoyenneté. C’est là que le livre trouve sa portée la plus actuelle : il invite moins à réparer l’école qu’à repenser collectivement notre rapport à l’apprentissage.
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