David Frum et la nouvelle menace sur la liberté de presse : nous-mêmes

Il y a des discours qui ne cherchent pas à rassurer. Celui de David Frum, journaliste à The Atlantic, prononcé devant l’assemblée annuelle de World Press Freedom Canada en avril dernier, appartient clairement à cette catégorie. Pas de grande déclaration cérémonielle sur le rôle noble de la presse. Pas de simple plaidoyer contre les gouvernements autoritaires. Frum a plutôt choisi de poser une question plus inconfortable : et si la menace la plus déstabilisante pour l’information ne venait plus seulement de l’État, mais aussi des plateformes, des algorithmes, et de nous-mêmes?

C’est en lisant François Cardinal, vice-président Information et éditeur adjoint de La Presse, qui a évoqué dimanche cette présentation que la curiosité m’est venue d’entendre l’ensemble du discours. Et ce que Frum propose mérite qu’on s’y attarde, car son propos dépasse largement la défense traditionnelle de la liberté de la presse. Il raconte un basculement. Celui qui nous a fait passer d’un monde médiatique local, institutionnel et relativement lisible, à un environnement global, individualisé, opaque et puissamment manipulable.

Pour illustrer ce passage d’une époque à une autre, Frum commence par une histoire étonnante, celle de Houston en 1960. À ce moment, rappelle-t-il, la ville texane est la plus grande ville ségréguée des États-Unis. Ses élites économiques comprennent pourtant qu’un changement devient nécessaire, non seulement pour des raisons morales, mais aussi parce qu’un immense enjeu économique se profile : le développement du programme spatial américain après le lancement de Spoutnik par l’Union soviétique. Houston est géographiquement bien placée pour accueillir le futur centre de commandement de l’aérospatiale. Mais Washington fait savoir qu’un tel investissement ne pourra pas aller à une ville officiellement ségréguée.

Les dirigeants locaux décident alors de déségréger, mais sans bruit. Les grands magasins ouvrent leurs comptoirs-repas aux clients noirs. Les leaders de la communauté noire sont prévenus. Mais les médias locaux, journaux, radio et télévision, acceptent de ne pas annoncer l’opération et de ne pas la couvrir après coup. La transformation se fait discrètement. Pas de manchette. Pas de direct. Pas de confrontation publique amplifiée par les médias. Houston change, sans que son changement devienne un spectacle.

Frum ne raconte pas cette histoire pour en faire un modèle simple. Au contraire, il l’utilise comme une provocation morale. Était-ce le bon vieux temps ou le mauvais vieux temps? D’un côté, les médias ont volontairement privé la population d’une information importante. Ils ont agi de concert avec les élites économiques et politiques pour éviter une réaction hostile. De l’autre, cette retenue a peut-être permis d’éviter des violences et de faire avancer la déségrégation dans une ville qui aurait pu basculer dans l’affrontement. Voilà l’ambiguïté qui intéresse Frum : l’ancien système médiatique avait des défauts évidents, mais il possédait aussi une forme de responsabilité civique.

Ce monde médiatique de 1960 était profondément local. Les habitants de Houston lisaient les mêmes journaux, regardaient les mêmes stations locales, écoutaient les mêmes radios. Les médias étaient des institutions identifiables, enracinées dans une ville, dirigées par des personnes qui devaient vivre avec les conséquences de leurs choix éditoriaux. Les opposants à la déségrégation pouvaient bien sûr parler à leurs voisins, distribuer des tracts ou utiliser des moyens artisanaux de communication. Mais ils n’avaient pas accès à une infrastructure de diffusion comparable à celle des grands médias.

Ce monde était aussi un monde de séparation claire. Il y avait les nouvelles, les sports, les petites annonces, les pages de divertissement, les éditoriaux. L’opinion était identifiée comme opinion. La publicité se distinguait du reportage. Le journal était un objet organisé, hiérarchisé, où l’information arrivait au lecteur dans un cadre reconnaissable. On pouvait critiquer ce cadre, contester ses angles morts, dénoncer ses exclusions, mais il existait.

Frum oppose ensuite ce système à l’environnement médiatique actuel. Et là, son diagnostic devient beaucoup plus troublant. Selon lui, lorsqu’on parle aujourd’hui des médias, il faut d’abord se demander si l’on parle vraiment des médias qui comptent. Beaucoup de professionnels pensent encore spontanément à la télévision publique, aux grands quotidiens, aux réseaux nationaux, aux institutions journalistiques traditionnelles. Mais pour une grande partie du public, en particulier les plus jeunes, l’information passe désormais par TikTok, YouTube, Facebook et d’autres plateformes dont la logique n’est pas journalistique.

Cette remarque est centrale. Frum ne dit pas simplement que les réseaux sociaux concurrencent les médias. Il dit que les plateformes ont redéfini la manière même dont l’information arrive aux citoyens. L’ancien lecteur cherchait les nouvelles. Il ouvrait un journal, allumait le téléviseur à l’heure du bulletin, écoutait la radio. Aujourd’hui, beaucoup de gens ne cherchent plus l’information : ils la reçoivent. Elle surgit dans un fil, entre une vidéo humoristique, un extrait musical, une polémique, une publicité ou une confession personnelle. La nouvelle n’est plus clairement signalée comme nouvelle. Elle devient un contenu parmi d’autres.

Ce glissement est majeur pour le journalisme. Lorsque tout devient contenu, la hiérarchie de l’information se défait. Un reportage fouillé peut se retrouver sur le même plan qu’une rumeur, une vidéo montée hors contexte, un commentaire partisan ou une blague virale. Le signal journalistique existe encore, mais il circule dans un environnement qui ne le protège plus. La marque média peut survivre, mais elle n’impose plus nécessairement le cadre de lecture.

Frum insiste aussi sur le caractère global de ce nouvel espace informationnel. La presse locale de Houston parlait d’abord aux habitants de Houston. Les plateformes, elles, organisent des émotions planétaires. Elles peuvent faire d’un conflit lointain un marqueur identitaire immédiat pour des gens qui n’ont jamais visité la région concernée. Les causes, les indignations et les appartenances circulent à une vitesse et à une échelle que les anciens médias ne pouvaient pas produire. Cela ne signifie pas que ces causes sont fausses ou illégitimes. Cela signifie que leur amplification obéit à des mécanismes qui échappent largement aux rédactions, aux institutions démocratiques et aux citoyens eux-mêmes.

L’un des passages les plus forts du discours porte sur l’individualisation de l’information. En 1960, tout le monde recevait à peu près le même journal. Aujourd’hui, chacun reçoit sa propre version du monde. Les plateformes observent les gestes, les pauses, les clics, les hésitations, les préférences, les partages et les silences. Elles construisent un portrait psychologique de l’utilisateur. Ce portrait est ensuite utilisé pour lui présenter ce qui retiendra le plus efficacement son attention. L’information n’est plus seulement distribuée. Elle est ajustée à nos vulnérabilités.

C’est ici que le propos de Frum devient particulièrement actuel à l’ère de l’intelligence artificielle. Les systèmes qui classent, recommandent et personnalisent les contenus ne sont plus de simples outils mécaniques. Ils apprennent des comportements. Ils s’améliorent en fonction de nos réactions. Ils repèrent ce qui nous irrite, ce qui nous amuse, ce qui nous inquiète, ce qui nous retient quelques secondes de plus. Le risque n’est pas seulement que l’algorithme nous montre des informations fausses. Le risque est qu’il apprenne à nous servir exactement le type de contenu auquel nous sommes le moins capables de résister.

Frum ne dédouane pas les gouvernements pour autant. Il rappelle que les États demeurent des menaces très réelles pour la liberté de la presse. Dans son discours, il évoque le climat politique américain, les pressions exercées sur des médias, les poursuites, les intimidations et la vulnérabilité de groupes médiatiques intégrés à de vastes conglomérats économiques. Lorsque les médias ne sont plus qu’un actif secondaire dans de grandes entreprises ayant d’autres intérêts, leur indépendance peut devenir fragile. Un règlement financier coûteux peut être perçu comme un simple coût d’affaires si l’enjeu principal se trouve ailleurs.

Cette analyse rejoint une préoccupation bien connue : la liberté de la presse ne dépend pas seulement de l’absence de censure directe. Elle dépend aussi de la structure de propriété, du courage des directions, de la solidité économique des rédactions et de la capacité des journalistes à résister aux pressions politiques, judiciaires ou commerciales. Un média peut être libre en droit, mais vulnérable dans les faits.

Frum élargit encore le propos en rappelant que, dans plusieurs régions du monde, les journalistes paient un prix beaucoup plus lourd : harcèlement, poursuites abusives, détention, enlèvement, violence, assassinat. Pour un auditoire réuni sous la bannière de la liberté de la presse, ce rappel est indispensable. Mais son originalité consiste à dire que les citoyens des démocraties développées ne doivent pas croire qu’ils sont à l’abri simplement parce que leurs journalistes ne sont pas tous emprisonnés ou menacés physiquement. Leur autonomie informationnelle est attaquée autrement.

Cette expression, autonomie informationnelle, résume bien l’enjeu. Être libre, ce n’est pas seulement pouvoir parler. C’est aussi pouvoir comprendre le monde avec un minimum de repères fiables. Or, dans un environnement où chaque utilisateur reçoit un flux personnalisé, optimisé pour retenir son attention, cette autonomie devient plus difficile à préserver. L’individu croit accéder à une quantité inédite d’information. En réalité, il peut être enfermé dans une sélection invisible, façonnée par ses réactions les plus instinctives.

Frum rappelle aussi que chacun possède aujourd’hui un pouvoir de diffusion autrefois réservé aux grandes figures médiatiques. Il compare ce pouvoir à celui de Walter Cronkite, l’un des présentateurs les plus influents de la télévision américaine. Pendant la guerre du Vietnam, les images arrivaient avec retard, filmées par des professionnels, transportées physiquement, montées, diffusées quelques jours plus tard. Aujourd’hui, n’importe qui peut filmer, publier et transmettre instantanément une scène à une audience mondiale. Ce pouvoir est extraordinaire. Il est aussi vertigineux.

Car chaque geste compte. Partager, aimer, commenter, relayer, ignorer : toutes ces actions influencent la circulation des contenus. Nous ne sommes plus seulement des récepteurs. Nous sommes devenus des distributeurs. Parfois même des amplificateurs de désinformation, sans le vouloir. L’écosystème informationnel repose désormais sur des millions de microdécisions individuelles, chacune captée et réinterprétée par des systèmes automatisés.

Le passage le plus lucide du discours est peut-être celui où Frum invite à se méfier non seulement des gouvernements et des plateformes, mais aussi de soi-même. La désinformation fonctionne parce qu’elle exploite des faiblesses humaines ordinaires. Le besoin de certitude. Le goût des récits simples. Le désir de croire une version du monde qui confirme nos intuitions. La tentation de préférer une explication gratifiante à une vérité complexe. Le complotiste paraît souvent plus sûr de lui que le scientifique, qui doute, nuance et corrige.

Cette observation est importante pour les journalistes. Elle signifie que la lutte contre la désinformation ne peut pas se limiter à corriger des erreurs factuelles. Elle doit aussi comprendre les besoins psychologiques auxquels répondent ces erreurs. Une fausse information circule rarement seulement parce qu’elle est fausse. Elle circule parce qu’elle procure une émotion, une appartenance, une explication, une satisfaction morale ou politique. La vérité journalistique, plus lente, plus prudente, plus nuancée, doit donc trouver une manière de demeurer audible sans imiter les mécanismes qu’elle critique.

Le discours de Frum n’est pas nostalgique. Il ne propose pas de revenir au monde fermé des grandes institutions médiatiques locales. Il sait que cet ancien monde excluait des voix, protégeait parfois les puissants, décidait à huis clos de ce que le public devait savoir ou ignorer. L’histoire de Houston le montre clairement. Mais il refuse aussi l’illusion selon laquelle la disparition des anciens gardiens aurait mécaniquement produit un espace plus libre et plus démocratique. Le vide laissé par les anciennes institutions n’a pas été rempli par un débat public idéal. Il a été occupé par des plateformes commerciales mondiales, opaques, automatisées et extrêmement efficaces.

C’est là que son intervention touche directement le journalisme contemporain. La presse doit défendre sa liberté contre les pouvoirs politiques. Elle doit défendre son indépendance contre les pressions économiques. Mais elle doit aussi défendre sa pertinence dans un univers où la distribution de l’information ne lui appartient plus. Produire un bon reportage ne suffit plus si ce reportage circule dans un environnement conçu pour récompenser autre chose que la rigueur.

Pour les médias, le défi est donc double. Il faut continuer à enquêter, vérifier, contextualiser et hiérarchiser. Mais il faut aussi reconstruire un lien de confiance avec des publics qui n’entrent plus nécessairement par la page d’accueil, l’édition papier ou le bulletin télévisé. Le journalisme doit redevenir repérable dans le flot. Non pas en cédant à toutes les logiques des plateformes, mais en assumant clairement ce qui le distingue : la vérification, la responsabilité, la transparence, la correction des erreurs, le refus de confondre popularité et importance.

Le discours de David Frum a aussi une portée civique. Il rappelle que la liberté de la presse n’est pas seulement l’affaire des journalistes. Elle dépend aussi des citoyens. Une société qui ne valorise plus l’information fiable affaiblit ses propres défenses démocratiques. Une population qui partage sans lire, qui s’indigne sans vérifier, qui confond doute sain et soupçon permanent, devient plus facile à manipuler. La liberté de la presse exige des institutions courageuses, mais aussi des publics exigeants.

Frum ne prétend pas avoir la solution. C’est même l’une des forces de son intervention. Il ne conclut pas avec une recette simple. Il reconnaît la difficulté du problème. Mais il invite les journalistes et les citoyens à penser ensemble ce nouveau régime informationnel. Comment produire de meilleures nouvelles? Comment mieux les partager? Comment devenir de meilleurs utilisateurs de l’information? Ces questions peuvent sembler modestes. Elles sont pourtant au cœur de la démocratie contemporaine.

On peut sortir de ce discours avec une impression paradoxale. Jamais l’humanité n’a eu autant d’outils pour s’informer. Jamais autant de citoyens n’ont eu la capacité de documenter le réel, de témoigner, de publier, de contredire les puissants. Mais jamais les mécanismes de circulation de l’information n’ont été aussi difficiles à comprendre. La liberté d’expression existe désormais dans un environnement où l’attention est captée, prédite, vendue et parfois manipulée.

C’est pourquoi l’intervention de David Frum mérite d’être entendue au-delà du cercle des professionnels des médias. Elle ne parle pas seulement de journalisme. Elle parle de notre rapport collectif à la réalité. Dans l’ancien monde, les médias pouvaient parfois cacher une information au nom d’un intérêt civique discutable. Dans le nouveau, les plateformes peuvent nous montrer exactement ce qui nous fera réagir, sans que personne ne soit clairement responsable du résultat.

La liberté de la presse, dans ce contexte, ne se limite plus à protéger les journalistes contre la censure. Elle consiste aussi à préserver les conditions qui permettent à une société de distinguer l’information du bruit, le reportage de la rumeur, le doute du cynisme, et la connaissance de la simple stimulation. C’est une tâche plus complexe qu’avant. Elle est moins spectaculaire qu’un grand combat contre un censeur identifiable. Mais elle est devenue tout aussi essentielle.

Le discours de Frum laisse finalement une question ouverte : dans un monde où chacun porte dans sa poche une machine capable de diffuser, recevoir et amplifier l’information à l’échelle planétaire, quelle part de responsabilité sommes-nous prêts à assumer? Les journalistes ont la leur. Les plateformes ont la leur. Les gouvernements aussi. Mais les citoyens ne peuvent plus se considérer comme de simples spectateurs.

C’est peut-être là le message le plus dérangeant de cette allocution. La liberté de la presse ne se défend plus seulement dans les tribunaux, les salles de rédaction ou les parlements. Elle se joue aussi dans le geste banal du pouce sur un écran. Partager ou ne pas partager. Croire trop vite ou vérifier. Se laisser emporter ou ralentir. À l’ère des algorithmes, la démocratie dépend encore des institutions. Mais elle dépend aussi, de plus en plus, de notre discipline intérieure.

Source : CPAC

*****

Du lundi au vendredi, Bruno Guglielminetti vous propose un regard sur l’essentiel de l’actualité numérique avec 120 secondes de Tech.

Ou encore…

Écoutez la plus récente édition de Mon Carnet,
le magazine hebdomadaire de l’actualité numérique.


En savoir plus sur Mon Carnet

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire