IA et journalisme : le cas du Journal Métro

Le retour du Journal Métro dans le paysage médiatique montréalais s’accompagne d’une question qui dépasse largement le cas d’un seul média : jusqu’où peut-on utiliser l’intelligence artificielle dans un produit journalistique sans affaiblir le lien de confiance avec le public ?

Le dossier du professeur Jean-Hugues Roy dans Le Trente, la revue de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, met précisément le doigt sur cet enjeu en s’intéressant à l’utilisation massive de fausses images générées par IA par le Journal Métro. Le sujet est délicat, parce qu’il ne s’agit pas seulement de technologie. Il touche à la promesse même du journalisme : montrer, expliquer, vérifier et ne pas tromper.

Depuis sa relance numérique, Métro assume publiquement l’intégration de l’intelligence artificielle dans sa production. Le média a même adopté une politique d’utilisation de l’IA dans laquelle il reconnaît que des textes, images, vidéos et publicités peuvent être générés en tout ou en partie par des outils d’intelligence artificielle. Cette politique affirme aussi que les contenus concernés doivent être vérifiés par un humain et clairement identifiés comme tels.

Sur papier, le principe est clair. Le problème apparaît lorsque l’image générée par IA prend la place d’une photo journalistique, d’une illustration originale ou d’un visuel éditorial dont la nature est immédiatement compréhensible pour le lecteur. Une image d’actualité n’est jamais neutre. Elle oriente la perception d’un sujet, donne un visage à une situation, crée une émotion et peut laisser croire à une scène réelle, même lorsqu’elle ne l’est pas.

C’est là que la distinction devient essentielle. Une image produite par IA peut servir d’illustration générique, à condition d’être identifiée sans ambiguïté. Mais lorsqu’elle accompagne un article sur un enjeu social, un fait divers, une communauté, une crise locale ou un sujet sensible, elle peut fabriquer une représentation qui n’a jamais existé. Le lecteur ne voit plus un document, mais une simulation.

Le Conseil de presse du Québec a déjà balisé ce terrain. Depuis 2024, son guide de déontologie précise que les textes, images et éléments sonores substantiellement générés par intelligence artificielle doivent être clairement identifiés comme tels. L’objectif n’est pas d’interdire l’IA, mais d’éviter toute confusion sur la nature de l’information transmise au public.

La question n’est donc pas seulement de savoir si Métro indique que certaines images sont générées par IA. Il faut aussi se demander si cette indication est assez visible, assez constante et assez indissociable du contenu. Une mention discrète sous une image ne produit pas le même effet qu’un avertissement clair, intégré au visuel ou placé de façon impossible à ignorer.

Le recours massif à ces images pose également un enjeu économique et professionnel. Les médias locaux ont souvent peu de moyens. Les banques d’images coûtent cher, les photographes encore davantage, et les salles de rédaction ont été affaiblies par des années de compressions. Dans ce contexte, l’IA peut apparaître comme une solution rapide et peu coûteuse. Mais cette économie immédiate a un prix : elle peut réduire encore davantage la place du regard humain dans la couverture de l’actualité.

Une photographie journalistique n’est pas seulement une décoration. Elle résulte d’un déplacement, d’un cadrage, d’un choix éditorial, d’une présence sur le terrain. Elle peut documenter un lieu, un moment, une personne, une atmosphère. Une image générée par IA, elle, ne témoigne de rien. Elle synthétise une vraisemblance.

C’est pourquoi le cas de Métro est révélateur d’un dilemme plus large. Entre le refus absolu de l’IA et son adoption sans garde-fous, il existe une zone de responsabilité. L’IA peut aider à produire, classer, résumer, traduire ou illustrer certains contenus. Mais elle ne peut pas remplacer la vérification, la présence, le jugement éditorial et la transparence envers le public.

Le Journal Métro n’est pas le seul média confronté à cette équation. Partout, les salles de rédaction testent des outils génératifs, parfois pour accélérer des tâches répétitives, parfois pour produire des contenus à faible valeur ajoutée. Les grandes agences, comme l’Associated Press, ont adopté des règles prudentes, en rappelant que l’IA ne doit pas remplacer le travail journalistique et que les contenus destinés à publication doivent demeurer sous responsabilité humaine.

Le danger, au fond, n’est pas que l’IA entre dans les médias. Elle y est déjà. Le danger est qu’elle s’y installe sans que le public comprenne clairement ce qui est observé, ce qui est vérifié, ce qui est illustré et ce qui est inventé.

Dans un environnement déjà saturé de fausses nouvelles, d’images manipulées et de contenus synthétiques, le journalisme ne peut pas se permettre d’ajouter à la confusion. Son avantage comparatif repose précisément sur l’inverse : dire ce que l’on sait, montrer ce que l’on peut prouver, identifier ce qui est reconstruit et reconnaître les limites de ses outils.

Le cas du Journal Métro doit donc être lu comme un avertissement. L’intelligence artificielle peut soutenir le journalisme, mais elle ne peut pas devenir une fabrique d’images pseudo-réelles sans conséquences. La confiance du public ne se gagne pas seulement avec des politiques affichées en ligne. Elle se construit dans chaque article, chaque légende, chaque image et chaque choix éditorial.

Pour un média, l’enjeu n’est plus seulement d’utiliser ou non l’IA. L’enjeu est de savoir si le lecteur peut encore faire la différence entre une information documentée et une représentation artificielle. Et sur ce terrain, la transparence ne devrait jamais être optionnelle.

Source : Le Trente

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