À Montréal, Evan Solomon veut faire passer l’IA canadienne de l’invention à l’impact

Le Canada a longtemps aimé se présenter comme l’un des berceaux de l’intelligence artificielle moderne. Vendredi, au Mila, à Montréal, le ministre fédéral de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a tenté de déplacer le centre de gravité du discours. Il ne s’agit plus seulement de rappeler que le pays a contribué aux fondations scientifiques de l’IA. Il s’agit maintenant de démontrer que cette avance peut se traduire en adoption, en entreprises plus fortes, en infrastructures souveraines et en bénéfices tangibles pour la population.

La scène choisie n’était pas anodine. Devant des chercheurs, entrepreneurs, investisseurs et représentants de l’écosystème québécois, le ministre a multiplié les références à Montréal, à Mila et au rôle historique du Québec dans l’IA. « Mila n’est pas seulement une partie de l’histoire du Canada. C’est une partie de l’histoire du monde sur l’intelligence artificielle », a-t-il lancé, rappelant que le nom de l’institut montréalais revient régulièrement dans les conversations internationales sur le sujet.

Le discours s’inscrivait dans la foulée du lancement, la veille, par le premier ministre Mark Carney, de la nouvelle Stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle du Canada, baptisée L’IA pour tous. Officiellement, Ottawa veut articuler cette stratégie autour de la confiance, des possibilités et de la souveraineté. Solomon a repris ces trois axes, mais en les traduisant dans un langage plus direct pour l’industrie : protéger les citoyens, accélérer l’adoption, soutenir les entreprises canadiennes et bâtir ici l’infrastructure nécessaire à la prochaine phase de l’IA.

Le message central du ministre tient en une formule : « L’invention n’est pas suffisante. Le test est l’impact. » Cette phrase résume bien le virage que le gouvernement tente d’imprimer. Le Canada a produit des chercheurs de réputation mondiale et attiré des laboratoires internationaux. Mais son défi reste connu : transformer cette force scientifique en productivité, en commercialisation et en entreprises capables de croître à partir du Canada plutôt qu’à l’extérieur du pays.

Solomon a reconnu cette faiblesse sans détour. « Le Canada a toujours été fort en recherche d’IA. Nous sommes faibles en adoption. Nous sommes faibles en commercialisation. » À ses yeux, ce constat doit maintenant orienter les politiques publiques. Trop d’entreprises, en particulier les PME, n’ont pas encore intégré l’IA dans leurs opérations. Trop de jeunes pousses canadiennes peinent à obtenir le capital, la puissance de calcul ou les premiers grands clients nécessaires pour devenir des champions mondiaux.

L’objectif affiché par Ottawa est ambitieux. La stratégie vise à faire passer le taux d’adoption de l’IA au Canada de 12 % à 60 % d’ici 2034, à soutenir la création de 250 000 emplois liés à l’IA et à générer une croissance économique évaluée à 200 milliards de dollars sur cinq ans. Ces chiffres donnent la mesure de l’ambition, mais aussi du pari politique : faire de l’IA non plus un dossier réservé aux laboratoires et aux grandes entreprises technologiques, mais un levier de transformation économique à grande échelle.

Le ministre a insisté sur la confiance comme condition de départ. Pour lui, les inquiétudes du public ne sont pas secondaires. Elles touchent l’emploi, la vie privée, les enfants, la sécurité, les institutions démocratiques et les risques liés aux systèmes les plus puissants. « Sans confiance, il n’y a pas d’adoption. Sans adoption, il n’y a pas de bénéfice. » Cette logique est au cœur du discours gouvernemental : l’encadrement n’est pas présenté comme un frein à l’innovation, mais comme un préalable à son déploiement. « La confiance accélère l’innovation », a soutenu Solomon.

Ottawa promet donc de moderniser les règles en matière de protection de la vie privée, de renforcer la sécurité en ligne, d’élargir le rôle de l’Institut canadien de la sécurité de l’IA et de mettre en place un programme de certification pour l’IA digne de confiance. Le ministre n’a pas détaillé les futures mesures législatives, expliquant que celles-ci devront être présentées et débattues à la Chambre des communes. Mais il a clairement associé la prochaine étape de la stratégie à un resserrement du cadre de confiance autour de l’IA.

Le deuxième volet porte sur les compétences. Solomon veut faire de la littératie en IA un chantier national. Il a annoncé une initiative gratuite destinée à hausser le niveau de compréhension de l’IA chez les Canadiens, avec l’appui des instituts nationaux, des bibliothèques et des organismes communautaires. Le gouvernement vise d’abord un million d’étudiants postsecondaires et la formation de 3 000 éducateurs. L’idée est simple : si l’IA transforme l’économie, elle doit aussi devenir un savoir de base, accessible au-delà des spécialistes.

Le ministre a aussi évoqué l’accès à des outils d’IA fiables pour les étudiants postsecondaires. Dans son discours, l’égalité d’accès revient comme un principe structurant. « Ce n’est pas seulement pour les experts, c’est pour les travailleurs, les entrepreneurs, les étudiants, les créateurs, les chercheurs, les communautés », a-t-il dit. Cette dimension est politiquement importante. Elle permet au gouvernement de présenter L’IA pour tous comme une stratégie de démocratisation, et non seulement comme un plan industriel.

Le gouvernement prévoit également 90 000 emplois et stages liés à l’IA pour les jeunes Canadiens. Ces placements doivent à la fois donner une première expérience aux jeunes et aider les PME à franchir le pas de l’adoption. Solomon a décrit ces jeunes comme de possibles « ambassadeurs » de l’IA dans les petites et moyennes entreprises. Derrière cette image, on retrouve une idée très concrète : faire entrer les compétences numériques directement dans les organisations qui n’ont pas toujours les ressources internes pour amorcer leur transformation.

Le volet financier de la stratégie a été présenté comme une réponse aux trois grands besoins exprimés par l’industrie : capital, calcul et clients. Ottawa prévoit notamment un fonds de développement de 500 millions de dollars pour soutenir des entreprises canadiennes prometteuses en IA, avec la possibilité pour le gouvernement de prendre des participations. Le ministre a justifié cette approche en affirmant que les Canadiens devraient pouvoir bénéficier directement du succès des entreprises soutenues par des fonds publics.

La stratégie prévoit aussi un investissement de 700 millions de dollars pour élargir l’accès à la puissance de calcul, avec des incitatifs plus élevés lorsque les entreprises utilisent des fournisseurs canadiens. À cela s’ajoutent 500 millions de dollars pour l’initiative régionale en intelligence artificielle et 130 millions de dollars pour des programmes de commercialisation portés par les instituts nationaux d’IA, dont Mila. L’objectif est d’éviter que les entreprises canadiennes soient limitées par le coût ou la disponibilité de l’infrastructure nécessaire pour entraîner, tester ou déployer leurs solutions.

La souveraineté numérique occupe une place centrale dans le discours. Pour Solomon, elle ne se limite pas à une formule politique. « La souveraineté n’est pas un slogan, c’est le calcul, l’infonuagique, les données, l’énergie, la connectivité et l’intelligence. » Ce passage est sans doute l’un des plus importants pour comprendre la vision gouvernementale. Ottawa ne veut pas seulement financer des applications d’IA. Il veut s’assurer que les fondations techniques de cette économie puissent être en partie construites, exploitées et gouvernées au Canada.

Dans cette logique, le ministre a rappelé l’engagement envers une supergrappe de calcul destinée aux chercheurs, avec un investissement d’un milliard de dollars. Il a aussi évoqué la mise en place d’infrastructures souveraines et de centres de données canadiens, conçus de manière durable, avec une capacité pouvant atteindre 850 mégawatts, puis 2,2 gigawatts. L’énergie, la durabilité et l’acceptabilité sociale deviennent donc des variables centrales de la stratégie, surtout dans un contexte où l’IA exige des capacités de calcul de plus en plus importantes.

La santé a été présentée comme la première grande mission d’application. Ottawa prévoit un fonds de mission en IA, avec un premier engagement de 200 millions de dollars pour améliorer les résultats en santé. Solomon a cité des exemples d’IA en oncologie, notamment des outils permettant d’aider les chirurgiens à mieux localiser des tumeurs au cerveau et à réduire le risque de deuxièmes interventions. « L’IA n’est pas là pour remplacer la compassion », a-t-il affirmé. « Elle est là pour offrir un meilleur service. »

Ce choix de la santé est stratégique. Il permet de rendre l’IA visible dans un secteur où les bénéfices peuvent être compris immédiatement : réduction de la paperasse, amélioration du flux des patients, détection plus précoce des risques, soutien au travail clinique. Il permet aussi de déplacer le débat de la seule performance technique vers l’amélioration des services publics. Dans un pays où les systèmes de santé sont sous pression, l’IA devient ainsi un outil potentiel de modernisation, mais aussi un terrain sensible où la confiance sera déterminante.

Solomon a aussi insisté sur le rôle du gouvernement comme client. « Le gouvernement doit être un client », a-t-il déclaré, en évoquant l’achat de licences auprès d’entreprises canadiennes et la nécessité de soutenir les champions nationaux. Ce point est crucial. Les jeunes entreprises technologiques ne manquent pas seulement d’idées ou de talents. Elles ont souvent besoin de références commerciales solides, de contrats structurants et d’un marché local capable de les aider à grandir avant de s’attaquer au monde.

Le ministre a résumé ce risque en quelques phrases : « Une ville sans infrastructure, nous allons quitter le pays. Une propriété intellectuelle sans capital, nous allons quitter. Des entreprises sans clients, nous allons quitter. Des idées sans adoption ne changent pas la vie. » Derrière cette formulation, on retrouve une préoccupation ancienne de l’écosystème canadien : la difficulté de garder au pays les entreprises, les talents et la valeur créée à partir de la recherche publique.

Le discours montréalais a aussi accordé une place aux partenariats internationaux. Solomon a pris soin de préciser que souveraineté ne veut pas dire isolement. « La souveraineté ne signifie pas la solitude », a-t-il dit. Le Canada veut travailler avec des partenaires de confiance, notamment en Europe, pour harmoniser des normes, soutenir l’innovation et bâtir des alliances fondées sur des valeurs démocratiques. Cette approche traduit une réalité géopolitique : dans l’IA, aucun pays de taille moyenne ne peut tout construire seul, mais tous veulent éviter une dépendance complète aux infrastructures, modèles et règles des autres.

Le ministre a enfin abordé l’open source, qu’il a présenté comme une option importante pour réduire les coûts, améliorer la transparence et donner plus de choix aux PME, aux organismes publics, aux chercheurs et aux organisations sans but lucratif. Là encore, le message est double : soutenir l’innovation, mais dans un cadre de sécurité et de confiance. Le code source ouvert devient une composante possible de la souveraineté, à condition d’être évalué, gouverné et déployé de manière responsable.

À Montréal, Solomon a aussi relié l’IA aux enjeux linguistiques, culturels et sociaux. Il a insisté sur l’importance de développer des outils d’IA en français, de prendre en compte les perspectives autochtones et d’améliorer l’accessibilité. « Il ne s’agit pas seulement de se demander ce que l’IA peut faire, mais aussi ce qu’elle devrait faire », a-t-il affirmé. Cette phrase résonne particulièrement au Québec, où la question technologique est souvent liée à la langue, à la culture et à la capacité de conserver une voix propre dans les grands systèmes numériques.

Le défi, maintenant, sera celui de l’exécution. La stratégie est vaste, ambitieuse et chargée de promesses. Elle veut à la fois protéger les citoyens, accroître la productivité, former les jeunes, soutenir les PME, financer les entreprises, construire de l’infrastructure, sécuriser les données, améliorer la santé, développer des champions canadiens et renforcer les alliances internationales. L’ensemble est cohérent sur le plan politique, mais il faudra voir comment ces engagements seront financés, coordonnés et mesurés dans le temps.

Le discours d’Evan Solomon au Mila avait donc une fonction claire : rassurer l’industrie sur le fait que le gouvernement a entendu ses demandes, tout en rappelant que l’IA ne pourra s’imposer sans confiance sociale. Le ministre a cherché à parler à la fois aux bâtisseurs et aux citoyens inquiets, aux chercheurs et aux PME, aux grandes ambitions économiques et aux préoccupations démocratiques. C’est toute la difficulté de cette stratégie : faire de l’IA un moteur de croissance, sans la réduire à une simple course technologique.

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