L’IA force Québec à redéfinir sa souveraineté culturelle

Le Québec ne peut plus réfléchir à sa culture uniquement en fonction des écrans, des plateformes et des algorithmes de recommandation. Avec l’intelligence artificielle générative, le débat change d’échelle. Ce n’est plus seulement la visibilité des contenus culturels québécois qui est en jeu, mais la place même de la créativité humaine, de la langue française et des œuvres d’ici dans un environnement numérique dominé par de puissants acteurs technologiques internationaux.

C’est le message central du second rapport du Comité-conseil sur la découvrabilité des contenus culturels, transmis au ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe. Signé par Louise Beaudoin, Clément Duhaime, Véronique Guèvremont et Patrick Taillon, le document propose de faire de la souveraineté culturelle à l’ère de l’intelligence artificielle un principe directeur de l’action publique québécoise.

Le rapport s’inscrit dans la continuité d’un premier exercice publié en janvier 2024, consacré à la souveraineté culturelle du Québec à l’ère du numérique. Depuis, plusieurs gestes ont été posés. Québec a adopté une loi affirmant sa souveraineté culturelle et encadrant la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l’environnement numérique. Le gouvernement a aussi modernisé le mandat de la SODEC, lancé des travaux sur l’avenir de l’audiovisuel et renforcé ses liens avec la France autour de la diversité des contenus culturels en ligne.

Mais pour le Comité, ces avancées ne suffisent plus. L’intelligence artificielle générative vient bouleverser les conditions de création, de production et de diffusion des contenus. Les œuvres culturelles peuvent servir à entraîner des modèles d’IA, souvent sans autorisation ni rémunération claire des titulaires de droits. Les outils conversationnels deviennent aussi de nouveaux intermédiaires d’accès à la culture. Demain, une partie du public ne cherchera peut-être plus un film, une chanson, un livre ou une série dans un moteur de recherche ou une plateforme, mais demandera simplement à une IA quoi regarder, quoi lire ou quoi écouter.

Dans ce contexte, la découvrabilité ne peut plus seulement consister à mieux positionner les contenus québécois dans les catalogues numériques. Elle doit aussi tenir compte de la façon dont les systèmes d’IA sélectionnent, résument, recommandent et parfois produisent eux-mêmes des contenus. Le rapport pose ainsi une question centrale : comment assurer la présence de la culture québécoise et francophone dans des systèmes qui risquent d’être entraînés, optimisés et contrôlés ailleurs?

Le Comité propose une stratégie en trois grands axes, déclinée en 30 recommandations. Le premier consiste à mobiliser pleinement les leviers dont dispose déjà le Québec. Cela passe par une mise en œuvre ambitieuse de la loi sur la découvrabilité, avec les règlements nécessaires à son application, un mécanisme permanent de suivi et une capacité réelle de mesurer la présence, la visibilité et la consommation des contenus culturels québécois dans l’environnement numérique.

Le rapport insiste aussi sur la nécessité de moderniser les politiques culturelles. Les anciennes catégories, cinéma, télévision, édition, musique, arts de la scène, correspondent de moins en moins aux usages actuels. La création numérique, les balados, les jeux vidéo, les expériences immersives et les formats hybrides occupent maintenant une place centrale dans les pratiques culturelles, en particulier chez les jeunes. Le Comité reprend d’ailleurs un constat préoccupant du rapport sur l’avenir de l’audiovisuel : chez les 2 à 24 ans, la consommation en diffusion continue se fait presque entièrement sur des plateformes étrangères.

Autre enjeu stratégique : les données. Pour le Comité, la culture de demain sera aussi une affaire de données culturelles. Sans accès aux données de consommation, de circulation et de découvrabilité, l’État, les institutions culturelles et les créateurs risquent de dépendre entièrement des plateformes pour comprendre les comportements du public. Québec est donc invité à renforcer sa capacité de collecte, d’analyse et de mutualisation des données, tout en améliorant les métadonnées qui permettent aux œuvres d’être mieux repérées.

Le financement occupe également une place importante dans le rapport. Le Comité évoque sérieusement la possibilité de taxer certains services liés à l’environnement numérique, comme les services des fournisseurs Internet ou la vente d’appareils connectés, afin de soutenir davantage la culture. Les revenus ainsi générés pourraient alimenter un fonds québécois des médias, destiné à renforcer l’autonomie du Québec dans un secteur où les mécanismes fédéraux montrent des signes d’essoufflement.

Le deuxième axe concerne la place du Québec dans le cadre canadien. Le rapport invite Québec à mieux prendre en compte les réalités des Premières Nations et des Inuit dans la mise en œuvre de la découvrabilité. Il souligne aussi l’importance des communautés francophones en contexte minoritaire. Mais le ton se durcit lorsqu’il est question du gouvernement fédéral. Le Comité estime que le Canada tarde à produire des résultats concrets dans l’encadrement des plateformes numériques, notamment avec la Loi sur la diffusion continue en ligne. Dans ce contexte, Québec devrait, selon le rapport, combler les espaces que le fédéral choisit de ne plus occuper.

Le troisième axe est international. Le Comité recommande de poursuivre l’action du Québec à l’UNESCO, au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie et dans les réseaux de coopération avec la France, les pays africains francophones et d’autres espaces linguistiques. L’objectif est clair : faire reconnaître que la diversité culturelle et linguistique doit aussi s’appliquer à l’intelligence artificielle. Les débats sur l’IA ne peuvent donc pas être laissés aux seuls ingénieurs, aux entreprises technologiques ou aux grandes puissances économiques.

Le rapport se termine par une proposition politique forte : tenir un Sommet sur l’avenir de la culture québécoise à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle au plus tard dans l’année suivant les prochaines élections générales. Ce sommet devrait inclure une dimension internationale et un forum jeunesse. Pour le Comité, il s’agirait de préparer le Québec aux grands débats à venir, notamment dans la perspective du Sommet de la Francophonie de 2028.

Ce rapport rappelle que la souveraineté culturelle n’est plus seulement une question de frontières, de quotas ou de financement public. À l’ère de l’IA, elle devient aussi une question d’infrastructures, de données, de modèles, de droits d’auteur, de langue et de capacité collective à demeurer visible dans des environnements numériques façonnés par d’autres. Le défi pour Québec sera maintenant de transformer ces recommandations en décisions concrètes, avant que les systèmes d’IA ne deviennent les nouveaux guichets d’entrée de la culture mondiale.

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Un commentaire

  1. Un excellent texte avec la souveraineté culturelle ça va être a voir. Merci beaucoup et bonne soirée

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