
Avec Lumo 2.0, Proton ne cherche pas seulement à rattraper les grands assistants d’intelligence artificielle du marché. L’entreprise suisse veut surtout défendre une autre vision de l’IA : un outil conversationnel capable d’aider au quotidien, sans transformer les utilisateurs en source de données à exploiter.
C’est l’idée centrale défendue par Eamonn Maguire, directeur d’ingénierie pour l’IA chez Proton, en entrevue avec Mon Carnet. Pour lui, la nouvelle version de Lumo marque une rupture nette avec la première mouture lancée moins d’un an plus tôt. Lumo 2.0 ajoute notamment la description d’images, la génération d’images, une mémoire contrôlée par l’utilisateur, des assistants personnalisés, une meilleure recherche web, des modèles plus performants et des résultats plus stables. À ses yeux, l’écart entre Lumo 1.0 et Lumo 2.0 est donc « assez significatif ».
La proposition de Proton arrive dans un marché déjà dominé par ChatGPT, Claude, Gemini et Copilot. Mais Proton veut se distinguer moins par le spectacle technologique que par son modèle de confiance. Lumo, lancé en juillet 2025, a été présenté dès le départ comme un assistant IA axé sur la confidentialité, capable de chiffrer les conversations, de ne pas conserver de journaux et de ne pas utiliser les échanges des utilisateurs pour entraîner ses modèles, selon Proton et les informations rapportées au moment du lancement.
Pour Eamonn Maguire, la différence fondamentale se résume au modèle d’affaires. Les grandes plateformes d’IA, dit-il, ont souvent intérêt à accumuler des données, à comprendre les comportements et à prolonger l’engagement. Proton affirme vouloir faire l’inverse : offrir un service sans faire de l’utilisateur le produit. « Notre objectif principal est de vous offrir un service, et pas de vous faire le produit », explique-t-il dans l’entrevue.
Cette logique découle de l’histoire même de Proton. L’entreprise s’est d’abord fait connaître avec Proton Mail, puis Proton VPN, Proton Drive et d’autres services construits autour du chiffrement et de la protection des données. Dans l’entrevue, Maguire rappelle que Proton appartient majoritairement à une fondation dont la mission est de faire avancer la vie privée et la liberté numérique. Lumo s’inscrit donc, selon lui, dans la continuité de cette stratégie : offrir une option aux internautes qui veulent utiliser l’IA sans avoir l’impression d’alimenter un système de surveillance commerciale.
Le contexte a changé rapidement. Là où une recherche Google restait souvent transactionnelle, une conversation avec un assistant IA peut devenir beaucoup plus intime. L’utilisateur ne tape plus seulement quelques mots-clés. Il confie des réflexions, des questions professionnelles, des inquiétudes personnelles, des documents, parfois des éléments sensibles de sa vie quotidienne. Pour Proton, cette évolution augmente fortement la surface de risque.
Maguire insiste sur cette différence. Avec les moteurs de recherche traditionnels, une entreprise pouvait déjà établir des profils d’intérêts. Avec l’IA conversationnelle, le système peut poser des questions, combler des blancs, raffiner un profil et obtenir des confirmations plus précises. C’est ce qui rend, selon lui, l’enjeu de confidentialité encore plus important qu’à l’époque du web social ou de la recherche en ligne.
Lumo 2.0 vise donc un public large, mais probablement plus sensible que la moyenne aux enjeux de vie privée. Proton ne prétend pas connaître précisément ses utilisateurs, puisqu’elle affirme ne pas faire de profilage. L’entreprise dit toutefois recevoir des commentaires par des groupes d’utilisateurs et des sondages intégrés au produit. Maguire évoque des usages variés : aide au codage, rédaction, conseils personnels, recherche, travail juridique, santé, finance, journalisme ou simple productivité.
L’arrivée de Lumo 2.0 coïncide aussi avec une pression croissante dans les milieux de travail. De plus en plus d’employeurs demandent à leurs équipes d’utiliser des outils d’IA pour accélérer certaines tâches. Proton veut offrir une option à ceux qui se sentent obligés d’utiliser ces outils, mais qui ne veulent pas pour autant sacrifier la confidentialité de leurs documents, de leurs idées ou de leurs échanges.
Sur le plan technique, Proton avance une approche dite à « accès zéro ». Dans l’explication de Maguire, une requête envoyée à Lumo est chiffrée jusqu’au serveur GPU. Le serveur déchiffre le contenu pour effectuer l’inférence, renvoie les jetons de réponse de manière chiffrée, puis le client recompose la réponse. Lorsque l’échange est sauvegardé, il est chiffré avant d’être synchronisé vers les serveurs de Proton. L’entreprise affirme ainsi ne pas pouvoir accéder au contenu stocké par l’utilisateur.
Cette nuance est importante. Lumo ne fonctionne pas entièrement en local. Le calcul principal est encore effectué sur des serveurs. Maguire reconnaît donc que le contenu doit être disponible techniquement au moment de l’inférence, mais il insiste sur le caractère éphémère de cette étape, l’absence de journaux et le fait que les échanges sauvegardés sont protégés par les clés de l’utilisateur. Pour lui, le même principe s’applique au texte et aux images : du point de vue du système, il s’agit de données à chiffrer, stocker et recomposer côté client.
Peut-on vérifier tout cela ? La réponse de Maguire est plus prudente. Il reconnaît qu’il n’existe pas, pour l’utilisateur moyen, un bouton permettant de prouver instantanément que les conversations ne sont jamais utilisées pour entraîner des modèles. Proton mise plutôt sur son modèle d’affaires, son historique dans le domaine de la confidentialité, ses pratiques de sécurité et la possibilité d’audits comparables à ceux réalisés pour ses services VPN.
Cette limite est importante à rappeler. La promesse de Proton repose en partie sur la technique, mais aussi sur la confiance. Dans un secteur où les entreprises d’IA collectent massivement des données pour améliorer leurs modèles, Proton soutient que cette collecte ne fait tout simplement pas partie de son intérêt économique. Elle n’entraîne pas ses propres grands modèles à partir des conversations de ses utilisateurs et s’appuie plutôt sur des modèles ouverts ou disponibles publiquement, selon les explications données par Maguire.
Il reconnaît aussi que la confidentialité impose des contraintes. L’idéal absolu serait de tout faire fonctionner localement sur l’appareil de l’utilisateur, ou d’utiliser du chiffrement entièrement homomorphe. Mais ces approches demeurent limitées pour des assistants IA modernes. Maguire cite notamment le cas du chiffrement homomorphe complet, encore trop lent pour répondre aux attentes actuelles des utilisateurs, qui veulent des réponses en secondes plutôt qu’en heures.
Lumo 2.0 introduit également deux modes d’utilisation : un mode rapide et un mode de réflexion. Le premier est destiné aux tâches courantes comme le résumé, la reformulation, la traduction ou les corrections. Pour ces usages, Maguire estime que le mode rapide suffit dans la plupart des cas. Le mode de réflexion devient plus pertinent pour des recherches complexes, des synthèses de plusieurs documents, des analyses contradictoires ou des tâches nécessitant plusieurs étapes de vérification.
La distinction est révélatrice de la philosophie de Proton. L’entreprise ne veut pas nécessairement pousser tous les utilisateurs vers le modèle le plus coûteux ou le plus lourd en permanence. Maguire compare le recours systématique au mode de réflexion à l’idée d’aller au supermarché en Ferrari : cela peut fonctionner, mais ce n’est pas toujours nécessaire. Pour lui, l’utilisateur doit apprendre à choisir le bon niveau d’effort selon la tâche.
Proton a aussi fait le choix de donner aux utilisateurs gratuits un aperçu des meilleurs modèles, mais avec des quotas plus limités. L’idée est de permettre à chacun de tester la qualité réelle de Lumo avant de payer. Les abonnements supérieurs offrent davantage d’usage, mais Maguire se montre prudent avec la notion d’illimité, qu’il juge difficile à soutenir en raison des coûts d’infrastructure liés à l’IA.
Lumo 2.0 arrive dans un climat plus ambivalent qu’au moment du lancement de nombreux assistants IA. L’enthousiasme demeure, mais la méfiance grandit. Maguire note que plusieurs utilisateurs sont devenus plus critiques à l’égard de l’IA, surtout lorsqu’elle est contrôlée par quelques grandes entreprises très proches des centres de pouvoir politique et économique. Il évoque aussi les débats éthiques liés à l’IA, y compris son usage dans la guerre, tout en reconnaissant que l’intérêt pour ces outils reste fort.
L’un des défis les plus complexes concerne les projets et les connecteurs. Dans des services comme ChatGPT ou Claude, l’utilisateur peut téléverser des fichiers et laisser le système les traiter sur les serveurs de l’entreprise. Chez Proton, l’approche est plus lourde. Si un utilisateur connecte Proton Drive à Lumo, Proton affirme ne pas avoir accès aux fichiers sur ses serveurs. Le client doit donc récupérer, indexer et préparer localement les contenus pertinents avant de les envoyer au modèle de manière contrôlée.
Même logique pour les intégrations avec des services externes comme Slack. Proton ne veut pas conserver les clés d’autorisation de ses utilisateurs dans son infrastructure. Selon Maguire, une approche plus respectueuse de la vie privée implique de faire fonctionner ces opérations du côté du client, sur l’ordinateur de l’utilisateur ou dans une interface locale, plutôt que de déléguer aveuglément les accès aux serveurs d’un fournisseur d’IA.
Cette orientation rend le développement plus difficile. Maguire le reconnaît volontiers : faire la même chose que les concurrents dans un environnement chiffré demande plus d’ingénierie, plus de prudence et plus de compromis. Mais il refuse l’idée selon laquelle une IA privée devrait nécessairement être moins bonne. Lumo 2.0 est justement présenté comme une tentative de démontrer qu’un assistant IA peut progresser en capacité tout en conservant des standards élevés de confidentialité.
L’avenir de Lumo pourrait aussi passer par des fonctions plus agentiques, c’est-à-dire des outils capables d’exécuter certaines actions à la place de l’utilisateur. Maguire évoque l’idée d’assistants capables de consulter un calendrier, de traiter des messages ou d’automatiser des flux de travail. Mais il insiste sur la prudence. Les grands modèles de langage restent probabilistes, peuvent produire des réponses différentes à une même question et peuvent être trompés par des instructions malveillantes.
Pour Proton, les agents IA ne devraient donc pas agir librement dans tous les recoins de la vie numérique. Ils devraient être déployés dans des flux de travail définis, sécurisés et limités, afin de résoudre des problèmes concrets sans créer de risques financiers, professionnels ou personnels. Maguire donne l’exemple d’une erreur de paiement ou d’un agent manipulé par une tentative de fraude. La prudence est donc présentée comme une condition d’adoption, pas comme un frein à l’innovation.
Sur la question plus large de l’impact social de l’IA, Maguire refuse à la fois l’euphorie et la panique. Il dit être préoccupé par les effets de l’IA, mais estime que d’autres défis, comme les changements climatiques, la guerre, la faim ou les mutations démographiques, sont au moins aussi importants. L’IA pourrait aider à automatiser certaines tâches et compenser en partie des pénuries de main-d’œuvre, mais elle ne supprimera pas le besoin d’humains compétents derrière les systèmes.
À ses yeux, l’erreur serait de confondre l’IA avec une forme d’intelligence générale réellement autonome. Les modèles actuels excellent à produire du texte, du code, des images ou des synthèses, mais ils ne comprennent pas le monde comme un humain. Maguire critique aussi la tendance à utiliser l’IA comme substitut à la réflexion plutôt que comme outil d’augmentation des capacités humaines.
Cette remarque rejoint l’un des enjeux centraux de Lumo 2.0 : comment offrir un assistant puissant sans encourager la dépendance cognitive, la collecte de données ou la délégation aveugle de décisions ? Proton répond par un mélange de chiffrement, de limitation des accès, de transparence progressive et d’une philosophie de produit centrée sur l’utilisateur.
Le pari reste ambitieux. Face à OpenAI, Anthropic, Google ou Microsoft, Proton ne dispose pas des mêmes moyens financiers ni de la même force de frappe commerciale. Mais l’entreprise joue sur un autre terrain : celui de la confiance. Pour une partie des utilisateurs, en particulier les journalistes, avocats, professionnels de la santé, travailleurs de la finance, développeurs et organisations soucieuses de confidentialité, cette promesse pourrait peser plus lourd que quelques fonctions spectaculaires.
Lumo 2.0 ne réglera pas tous les dilemmes de l’intelligence artificielle. Il ne supprime pas la nécessité de vérifier les réponses, de comprendre les limites des modèles et de garder un jugement humain. Mais il rappelle une question essentielle : l’IA doit-elle d’abord servir les utilisateurs, ou les entreprises qui cherchent à mieux les connaître ?
C’est sur cette ligne de fracture que Proton veut installer Lumo. Non pas comme le plus bruyant des assistants IA, mais comme une alternative pour ceux qui veulent profiter de ces outils sans renoncer à une certaine maîtrise de leurs données.
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