
L’idée est devenue presque un réflexe : les réseaux sociaux nous enfermeraient dans des « chambres d’écho », où chacun serait exposé surtout à des gens qui pensent comme lui. Une étude publiée dans Sociological Science par Anna Keuchenius, Petter Törnberg et Justus Uitermark, de l’Université d’Amsterdam, propose une lecture plus nuancée. Le problème central ne serait pas seulement l’isolement idéologique, mais le conflit actif entre groupes opposés.
L’étude, intitulée Echo Chambers Are Defined by Conflict, Not Isolation, remet en cause une partie de la façon dont les chercheurs mesurent la polarisation en ligne. Les auteurs estiment que beaucoup d’analyses des réseaux sociaux traitent les interactions comme si elles étaient neutres ou positives. Or, dans un débat polarisé, une mention, une réponse ou une interpellation peut tout autant servir à attaquer, ridiculiser ou délégitimer l’autre camp.
Leur terrain d’observation est un débat culturel néerlandais très controversé autour de Zwarte Piet, ou Black Pete, une figure traditionnelle associée aux célébrations de Sinterklaas. Les chercheurs ont analysé des centaines de milliers de messages publiés sur Twitter, aujourd’hui X, entre décembre 2017 et mai 2019. Le corpus comprend environ 430 000 tweets, 81 700 utilisateurs uniques et près de 297 000 mentions uniques entre utilisateurs.
Ce choix méthodologique est important. Les études fondées sur les retweets ont souvent tendance à montrer deux camps séparés, ce qui donne l’image classique de chambres d’écho. À l’inverse, les études fondées sur les mentions montrent beaucoup d’interactions entre camps opposés, ce qui peut laisser croire que les chambres d’écho sont moins présentes qu’on le pense. Les auteurs avancent que ces deux lectures passent à côté d’un élément clé : la nature de l’interaction.
Pour aller plus loin, l’équipe a utilisé une analyse dite de « réseau signé ». Chaque interaction est classée comme positive, négative ou ambiguë. Les chercheurs ont combiné codage humain et apprentissage automatique pour distinguer les marques d’accord, de désaccord ou de neutralité dans les mentions entre utilisateurs. Cette méthode vise à capter non seulement qui parle à qui, mais aussi dans quel esprit.
Le résultat est frappant. Les auteurs observent qu’il existe bel et bien de nombreuses interactions entre camps opposés. Mais la majorité de ces interactions intergroupes sont négatives. Dans leur analyse, 81,6 % des relations entre groupes opposés sont négatives, tandis que 96,6 % des relations à l’intérieur d’un même groupe sont positives. Autrement dit, les camps ne sont pas simplement séparés. Ils se renforcent à l’interne tout en attaquant l’externe.
Cette lecture change l’interprétation habituelle des réseaux sociaux. Une plateforme peut exposer ses utilisateurs à des opinions contraires sans pour autant favoriser le dialogue démocratique. L’exposition peut même devenir un carburant de polarisation si elle prend surtout la forme de moqueries, d’attaques ou de dénonciations publiques. Les auteurs écrivent que les chambres d’écho ne devraient pas être comprises comme des groupes isolés de personnes semblables, mais comme des espaces structurés par la solidarité interne et l’antagonisme externe.
L’étude met aussi en évidence une polarisation asymétrique dans le cas étudié. Les partisans de Zwarte Piet publient en moyenne 2,5 fois plus que les opposants et ont environ 2,5 fois plus de liens sortants dans le réseau. Ils sont aussi plus confrontants : 33,3 % d’entre eux ont au moins un lien négatif sortant, contre 18 % chez les opposants.
Les chercheurs notent également qu’une minorité très active concentre une part importante des interactions négatives. Dans leur échantillon, les opposants à Zwarte Piet représentent 72,2 % des 1 % d’utilisateurs les plus visés négativement, et 87,1 % des 0,1 % les plus visés. Les auteurs y voient un indice que certaines interactions ne cherchent pas vraiment à convaincre l’autre camp. Elles servent plutôt à afficher son appartenance à son propre groupe.
Pour les médias sociaux, la conclusion est lourde de conséquences. Le débat public en ligne ne se résume pas à une opposition entre enfermement et ouverture. Le simple fait d’exposer les gens à des points de vue différents ne suffit pas. Tout dépend de la qualité de cette exposition. Un fil de discussion rempli d’attaques peut relier deux camps tout en les éloignant davantage.
Cette étude ne prouve pas que tous les débats en ligne fonctionnent de la même manière. Elle porte sur un cas précis, dans un pays précis, sur Twitter, à une période donnée. Elle repose aussi sur des outils de classification automatisée, avec les limites que cela suppose. Les auteurs indiquent d’ailleurs que le classement du sentiment des mentions atteint un score F1 de 0,67, ce qui est utile pour une analyse à grande échelle, mais ne remplace pas une lecture humaine parfaite.
Mais son apport est clair : dans l’analyse des réseaux sociaux, il ne suffit plus de compter les liens entre utilisateurs. Il faut savoir si ces liens rapprochent ou s’ils agressent. La vraie question n’est peut-être pas seulement : « Sommes-nous enfermés entre nous ? » Elle devient plutôt : « Quand nous rencontrons l’autre camp, est-ce encore une conversation ? »
Source : Echo Chambers Are Defined by Conflict, Not Isolation (pdf)
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