
Une nouvelle ligne de front s’est ouverte dans la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. Elle ne se joue pas seulement dans les usines de puces, les centres de données ou les laboratoires d’intelligence artificielle. Elle se joue aussi dans les conversations avec les robots conversationnels les plus avancés.
Selon le Washington Post, Anthropic a discrètement intégré en mars un outil de surveillance dans Claude Code, son assistant de programmation, afin d’identifier des utilisateurs liés à la Chine. Le dispositif vérifiait notamment si l’ordinateur de l’utilisateur était configuré dans un fuseau horaire chinois ou associé à certains domaines reliés à des entreprises chinoises d’IA. Anthropic a retiré ce mécanisme après sa découverte par un développeur et les critiques de défenseurs de la vie privée.
L’objectif présumé était de repérer des entreprises chinoises soupçonnées d’utiliser Claude pour améliorer leurs propres modèles. Cette technique, appelée distillation, consiste à interroger massivement un grand modèle d’IA afin d’en extraire des réponses qui serviront ensuite à entraîner ou renforcer un modèle plus petit et moins coûteux. La pratique n’est pas illégale en soi, mais elle contrevient souvent aux conditions d’utilisation des grandes plateformes d’IA.
Anthropic et OpenAI accusent depuis plusieurs mois des entreprises chinoises d’avoir recours à cette méthode pour produire des modèles concurrents. Anthropic affirme notamment avoir découvert une campagne attribuée à l’équipe Qwen d’Alibaba, qui aurait utilisé environ 25 000 comptes frauduleux pour générer plus de 28,8 millions d’échanges avec Claude. Alibaba, DeepSeek, Moonshot et MiniMax n’ont pas répondu aux demandes de commentaires du Washington Post.
Le débat dépasse largement la question commerciale. Pour Anthropic et d’autres acteurs américains, la distillation non autorisée équivaut à une forme d’appropriation de propriété intellectuelle qui pourrait réduire l’avance technologique des États-Unis. L’administration Trump et certains élus républicains reprennent cet argument en évoquant un enjeu de sécurité nationale. La Maison-Blanche a même publié en avril une note avertissant que des entreprises chinoises mèneraient des campagnes de distillation à grande échelle.
Mais le dossier est plus complexe qu’une simple opposition entre innovation américaine et copie chinoise. La distillation est une pratique courante dans l’industrie de l’IA. OpenAI a elle-même proposé en 2024 un outil permettant à ses clients de distiller ses modèles pour créer des jeux de données d’entraînement. Elon Musk a aussi reconnu en cour que xAI avait utilisé cette méthode pour entraîner ses propres systèmes.
Des chercheurs chinois ont d’ailleurs étudié la présence de distillation dans les grands modèles de langage nationaux. Selon une étude de février 2025 citée par le Washington Post, plusieurs modèles chinois présentaient des signes importants de distillation à partir de modèles américains. Dans un test, un modèle Qwen aurait même eu tendance à se présenter comme Claude dans près du tiers des cas.
Pour les entreprises américaines, l’enjeu est d’autant plus sensible que les modèles chinois deviennent de plus en plus compétitifs. Selon le Washington Post, plusieurs modèles chinois ont réussi depuis plus d’un an à rejoindre les capacités des meilleurs modèles américains en quelques mois seulement. Certains modèles gratuits ou ouverts venus de Chine sont déjà très populaires auprès de chercheurs, de jeunes entreprises et même de grandes entreprises cherchant des solutions moins coûteuses.
La réponse américaine consiste à resserrer les contrôles. Anthropic et OpenAI bloquent déjà l’accès à leurs modèles depuis la Chine continentale et Hong Kong. Anthropic a aussi élargi ses restrictions aux entités détenues majoritairement par des intérêts chinois et exigé, dans certains cas, une vérification d’identité gouvernementale. Malgré cela, l’accès demeure possible par des proxys, des comptes tiers ou des abonnements revendus en ligne.
Cette bataille illustre une tension de fond dans l’IA générative. Les entreprises américaines veulent protéger leurs modèles, leurs revenus et leur avance stratégique. Mais une partie de l’écosystème technologique dépend déjà de modèles chinois moins chers, plus accessibles et souvent ouverts. En voulant freiner l’accès à ces technologies, Washington pourrait aussi compliquer la vie de chercheurs, de développeurs et de jeunes entreprises qui y voient une solution pratique.
Derrière les accusations de copie, il y a donc une question plus vaste : qui contrôlera les infrastructures de l’intelligence artificielle, et à quel prix? Les États-Unis veulent conserver leur avance. La Chine veut réduire sa dépendance. Entre les deux, les utilisateurs, les développeurs et les entreprises assistent à une guerre technologique de plus en plus discrète, mais de moins en moins invisible.
Source : Washington Post
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