L’Europe veut sa place dans la course mondiale aux robots humanoïdes

L’intelligence artificielle ne se limite plus aux écrans, aux textes ou aux images générées. Elle s’incarne de plus en plus dans des machines capables d’agir dans le monde réel. C’est ce que l’industrie appelle désormais la « physical AI », ou IA physique, une combinaison d’intelligence artificielle, de robotique et de machinerie avancée.

Lors du Machina Summit, tenu mardi à Paris, plusieurs dirigeants européens ont lancé un avertissement clair : l’Europe risque de prendre du retard face à la Chine et aux États-Unis dans le secteur des robots humanoïdes. L’événement se présentait comme le principal rendez-vous européen consacré à l’IA physique et à la robotique humanoïde.

David Kehr, président de la division Humanoid Robotics de l’entreprise allemande Schaeffler Technologies, estime toutefois qu’il ne faut pas enterrer l’Europe trop vite. Selon lui, la Chine et les États-Unis sont souvent perçus comme les chefs de file grâce à leurs avancées en IA, mais l’Europe conserve des atouts, notamment dans l’industrie, la mécanique et les normes de sécurité.

Schaeffler, traditionnellement spécialisée dans les composants automobiles et industriels, est entrée dans ce secteur en janvier grâce à un partenariat avec la jeune entreprise britannique Humanoid. Le groupe allemand fournit notamment les actionneurs, c’est-à-dire les joints mécaniques et les moteurs qui permettent aux robots de bouger. Il prévoit aussi de déployer les modèles d’IA de son partenaire dans ses propres usines.

Mais les obstacles sont importants. Sur scène, David Kehr a identifié deux grands défis : la sécurité et la vitesse d’entraînement des robots. L’Europe pourrait jouer un rôle majeur dans l’établissement de normes mondiales de sécurité, mais il prévient que la réglementation ne doit pas devenir si lourde qu’elle freine l’émergence d’un marché européen.

Le déséquilibre était visible au sommet parisien. La plupart des entreprises présentes sur la scène principale venaient des États-Unis. Les entreprises européennes étaient beaucoup moins nombreuses. Des acteurs chinois du secteur, dont Unitree Robotics et AgiBot, étaient également bien représentés dans l’espace d’exposition.

Cette inquiétude dépasse la seule robotique. Plusieurs dirigeants redoutent une nouvelle phase de désindustrialisation en Europe si le continent rate le virage de l’IA physique. Olivier Scalabre, responsable de BCG France, a prévenu la semaine dernière que la Chine pourrait prendre le leadership si l’Europe ne réagit pas. Selon lui, jusqu’à 40 % de la production industrielle européenne pourrait être menacée si le continent ne s’adapte pas.

Le groupe industriel euRobotics a aussi appelé, en juin, à la mise en place d’un véritable agenda européen pour la robotique. L’organisation estime que l’Europe doit se doter de systèmes robotiques capables de répondre à des défis industriels, économiques et sociaux majeurs.

Pour les entreprises du secteur, l’enjeu est comparable à une nouvelle course à l’espace. Jeff Cardenas, directeur général de la jeune entreprise américaine Apptronik, affirme que les robots pourraient devenir présents dans toutes les industries au cours des prochaines décennies. Selon lui, le secteur en est encore à une phase de démonstration commerciale, un peu comme l’informatique personnelle au moment où les tableurs et les traitements de texte ont commencé à prouver leur utilité dans les années 1980.

Le grand verrou demeure toutefois l’accès aux données. Pour former un robot à accomplir des tâches complexes dans le monde réel, il faut d’immenses volumes de données. Steve Xie, directeur général de la jeune entreprise chinoise Lightwheel, affirme que l’IA physique pourrait nécessiter jusqu’à 1 000 fois plus de données qu’un modèle d’IA lié à la conduite autonome.

Le problème, c’est que le secteur de la robotique ne dispose pas encore d’une flotte massive comparable à celle de Tesla, qui peut recueillir des données à partir de millions de véhicules en circulation. Pour Steve Xie, la simulation logicielle devient donc le seul chemin réellement extensible : entraîner les modèles dans des environnements numériques avant de les déployer sur des robots physiques.

Ce verrou technologique laisse toutefois la course ouverte. Les dirigeants présents à Paris estiment que le classement mondial n’est pas encore figé. La Chine et les États-Unis ont pris de l’avance, mais l’Europe peut encore se positionner si elle agit rapidement, investit dans la formation des modèles robotiques et définit un cadre réglementaire qui protège sans ralentir l’innovation.

Source : SCMP

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