
Pendant longtemps, l’alphabétisation universelle a été perçue comme une évidence du progrès humain. Or, un article de Rose Horowitch publié dans The Atlantic avance une thèse beaucoup plus sombre : l’âge de la lecture pourrait n’avoir été qu’une parenthèse relativement brève dans l’histoire de l’humanité.
Le constat de départ est frappant. Aux États-Unis, moins de la moitié des adultes disaient avoir lu un livre en 2022, selon les données citées par The Atlantic. La proportion de personnes lisant pour le plaisir un jour donné serait passée de 28 % en 2004 à 16 % en 2023. Même les groupes qui lisaient traditionnellement davantage, comme les retraités, les femmes et les diplômés universitaires, seraient touchés par ce recul.
Cette baisse ne signifie pas que les gens ne lisent plus aucun mot. Au contraire, ils sont exposés en permanence à des courriels, textos, publications sur X, fils Reddit ou légendes Instagram. Mais ce sont surtout des fragments. Ce qui recule, c’est la lecture soutenue, celle qui demande de l’attention, de la mémoire, de la synthèse et un effort prolongé. La chercheuse Maryanne Wolf, citée dans l’article, parle d’une perte progressive des capacités de compréhension profonde.
L’enjeu dépasse donc la simple fréquentation des livres. Lire un texte long ne sert pas seulement à absorber de l’information. Cette activité façonne la capacité de raisonner, d’organiser ses idées et de suivre une argumentation complexe. L’article rappelle que l’écriture a transformé les sociétés humaines en détachant le message de la personne qui le porte, en permettant la relecture, la réflexion et la transmission stable du savoir.
Le numérique a profondément changé cet équilibre. La télévision avait déjà concurrencé le temps silencieux nécessaire à la lecture. Le téléphone intelligent et les plateformes de vidéo courte ont accéléré le phénomène. L’article décrit un environnement où le divertissement n’a plus de fin naturelle : une vidéo suit l’autre, l’écran invite sans cesse à passer ailleurs, et l’attention devient plus difficile à maintenir.
L’école, qui aurait pu servir de contrepoids, semble elle aussi fragilisée. Selon une enquête citée par The Atlantic, plusieurs enseignants du secondaire assigneraient aujourd’hui peu de livres complets, au profit de courts extraits. Les outils numériques sont également omniprésents en classe, parfois dès la maternelle, ce qui contribue à modifier très tôt le rapport des enfants à l’attention et à l’effort de lecture.
La vidéo courte joue un rôle central dans cette mutation. Selon l’analyse rapportée par l’article, les jeunes passent plusieurs heures par jour sur les réseaux sociaux, souvent à consommer des vidéos rapides. Cette logique favorise une relation plus passive à l’information. Des chercheurs cités soutiennent que la lecture développe des compétences cognitives différentes de celles mobilisées devant une vidéo, notamment l’imagination, l’inférence et la capacité de maintenir plusieurs idées en tête.
L’intelligence artificielle ajoute une nouvelle couche au problème. Pour Rose Horowitch, l’IA générative ne menace pas seulement la lecture, mais aussi l’écriture. Or, écrire n’est pas seulement mettre des idées en phrases. C’est souvent le processus même par lequel une personne découvre ce qu’elle pense, organise son raisonnement et teste la solidité de ses arguments. Si l’IA rend cette étape trop facile à contourner, elle pourrait affaiblir une partie de l’apprentissage intellectuel.
Tout n’est pas perdu pour autant. L’article souligne que les livres continuent de se vendre, que les librairies indépendantes connaissent un regain dans certains marchés, que les clubs de lecture demeurent populaires et que l’audio connaît une forte croissance. Mais cette vitalité serait concentrée dans une portion de plus en plus réduite de la population. Selon les données citées, 20 % des adultes auraient représenté plus de 80 % des livres lus l’an dernier.
Le danger n’est donc pas la disparition matérielle des textes. Les livres, les archives, les articles et les connaissances sont plus accessibles que jamais grâce au numérique. Le véritable risque, selon cette analyse, est l’indifférence : perdre l’envie et la capacité de consulter ces textes, de les comprendre et d’en tirer quelque chose. Les grandes bibliothèques ne brûlent plus nécessairement. Elles peuvent simplement être ignorées.
Cette réflexion a une portée plus large que le seul cas américain. Dans toutes les sociétés connectées, la question se pose : que devient une culture quand elle échange la lecture longue contre le flux permanent, la vidéo rapide et les résumés automatisés? La réponse n’est pas encore définitive. Mais une chose est claire : dans un monde saturé d’information, savoir lire profondément pourrait devenir non pas une compétence ordinaire, mais un avantage rare.
Source : The Atlantic
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